17/06/2017

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Je fixais le marbre gris verdâtre qui recouvrait votre sol, vos murs et vos pylônes, remontant le fil de son développement en spirales métalliques et en fractales oxydées, nuages de lait dans le ciel opaque d'un café, bouquets de veines cuivrées, branches d'arbres s'élevant vers des cieux menaçants, éruptions de coraux cupriques, dendrites émergeant au beau milieu de strates alluvionnaires zébrant les plages d'une lointaine planète, nervures argentées, brindilles mordorées aussi effilées que ces neurones du cerveau entérique que les scientifiques commencent à peine à déchiffrer...
Lorsque vous êtes entré. Vous. Monsieur Le Directeur D'Agence, escorté d'une très prenante exhalaison d'eau de toilette bon marché. Si, comme l'affirme la science, notre propre odeur nous sert bien d'unité de mesure de celle de notre interlocuteur, alors la vôtre devait sans aucun doute vous enivrer d'une certaine idée de la toute-puissance.
"Alors... Dites-moi donc, hum, ce qui vous amène?"
C'est en communiquant qu'on avance.
Ce qui m'amenait, Monsieur, en somme, la raison de ma présence ici, c'était ce système, ce réseau complexe d'organismes, vous voyez, là, juste sous ma peau (rapprochez-vous), et le fait que chacun d'eux puisse, à tout moment, fléchir. Faillir. Faiblir. Avoir des ratés. Lâcher. Ca arrive à tout le monde, vous savez. Certes, peut-être pas à des gens comme vous, mais ça peut se produire. Et, comme qui dirait, ce sentiment que vous sembliez bien connaître, de supériorité, d'être bien au-dessus de tout ça, il ne protège pas toujours. Ouais, tôt ou tard...
"Je souhaiterais effectuer une demande de crédit.
- Humaaahoui... Crédit à la consommation?
- C'est ça.
- Et pour en faire... Humquoi? Sans indiscrétion? Hum? (bruit de langue humide dégueulasse)
- Vous voyez, ces tatouages?
Ai-je dit en soulevant mes manches de chemise. C'était... Une lamentable erreur. J'ai absolument besoin de... Me les faire enlever, enfin voyez, retirer. Effacer quoi. Au laser."
Nous ne signons pas l'échec avec notre banque.
Vos brochures immaculées et vos spots publicitaires garnis à ras-bord de symphonies extradiégétiques le clamaient haut et fort: Ce genre d'imprévu est si vite arrivé. Un truc auquel, quoi qu'on en dise, on n'est jamais vraiment préparé. Savez, comme si votre corps vous trahissait, agissant comme une entité à part entière, en dépit de votre conscience. Vous voilà peu à peu envahi par la sensation qu'un écart se creuse entre votre physique et votre mental. Votre esprit prend conscience d'être abrité par un vaisseau autonome et une sorte de tension malsaine s'accroît entre ces deux versions de vous-même. Alors vous auriez bien pu continuer à me cuisiner jusqu'à plus soif, sans jamais être absolument certain de savoir quel camp était en train de répondre à chacune de vos fichues questions.
"Je vois... O.k, on va examiner votre, hum, dossier ensemble. Vous travaillez, hum? Des revenus réguliers? De quoihum, vivez-vous?
- Je...
- Célibataire, des gosses à charge? Je vois que vous n'avez jamais contracté de crédit chez nous... (bruit de succion dégueulasse) Et aucun en cours chez d'autres, humorganismes de prêt?
- N-non...
- Vous avez une couverture?
- Pardon?
- Une responsabilité civile chez nous?
- ...
- Assurance vie? Habitation? Auto?...
- Je n'ai pas de...
- ... Complémentaire santé? Devriez y penser. Faites-ça, oui. Hum, pour votre bien.
"
Plus qu’une sensation d’être protégé.
Le genre de chose qui, à longueur de nuits, vous fait chier du siphon à en perdre le sommeil. Vous vous mettez à envisager votre enveloppe charnelle, disons, sous l'angle anthropomorphique, comme si elle possédait ses propres intentions, sa propre volonté hors de contrôle de la vôtre, et ne cherchait plus qu'à vous saboter.
La banque qui assure est une banque qui rassure.
Alors, la condescendance? A quel point couvre t-elle, préserve t-elle, protège t-elle votre nuque du souffle glacé de l'éternité?
"Allez donc voir votre, hummmédecin là. Et demandez-lui un devis, une estimation du coût des séances. Histoire de savoir de combien au juste on est en train de parler. (bruit de ventouse buccale dégueulasse) En fonction de ça, et des, hum, garanties que vous pourrez nous fournir, on vous donnera notre réponse dans, hum, les meilleurs délais. Si elle s'avérait, mmmmmm'positive, alors on établira un échéancier. Hum?
- Euh... Hum-hum.
- Et pour la complémentaire... (claquement de langue dégueulasse) Songez-y, hein.
"
L'accompagnement proche de vous, loin de votre poche.
Bien entendu, ce n'est qu'une impression induite par notre connerie de conception occidentale trop bien ancrée: mental et physique sont inextricables, indivisibles, interdépendants. Nos corps et nos cerveaux palpitent de concert et vibrent ainsi que toute chose en ce monde. A ce qu'il paraît, comme le son peut être évalué en périodes, le rythme de notre ciboulot se mesure en Hertz par seconde. Sur un encéphalogramme, on peut déterminer et classer ces principaux signaux, des plus rapides aux plus lents: gamma, bêta, alpha, theta et delta. Une fois identifiés, ils donnent une indication de ce que ressent, intimement, un individu à un instant T. Par exemple, pendant la journée, lorsque nous sommes parfaitement éveillés et concentrés, ce sont les ondes bêta qui entrent en scène - à un point trop important, elles peuvent nous rendre stressés et anxieux. A l'opposé, les ondes delta sont actives dans les moments où nous sommes profondément endormis, sous l'emprise d'un sommeil sans rêve, ou pendant une séance de méditation ou d'hypnose.
Entre nous, c'est humain.
Plus je vous écoutais, plus je me sentais captif d'un étrange état semi-hypnotique. Proche. Confiance. Avenir. Rabâchés inlassablement, en boucle, ces mots se retrouvaient progressivement vidés de leur véritable sens, privés de toute épaisseur, de toute consistance, ramollis à l'état de borborygmes primitifs, flous et insignifiants, de grumeaux prémâchés dans la chiasse que déversait à longueur de journée l'orifice mentholé qui vous tenait lieu de crachoir. Croyiez-vous que je m'attendais, en venant quémander un prêt chez vous, à tomber sur plus incontinent que moi? A la tombée de la nuit, vous, bande de trous du cul regagnez vos trônes, et complotez ensemble dans une langue secrète par les canalisations du monde entier.
Oh, je ne vous en veux pas. C'était votre travail. Un sale boulot, que quelqu'un devait faire. Mais vient le jour où un homme devient indissociable de la tâche qu'il accomplit. C'est la tâche qui l'accomplit. Il n'est plus qu'un bras armé, tout entier tendu vers les leviers d'une machinerie qui le dépasse.
Combien de vos sociétaires, la peur au ventre, vous avaient permis d'acheter tout le foutu marbre que vous fouliez du pied?
Ouvert à tous. Vraiment à tous.
Je vais vous avouer quelque chose - il y a prescription, non? Ce qui m'amenait ici n'avait pas le moindre semblant de rapport avec mes putains de tatouages. La raison de ma présence? Je n'attendais que ça, que vous me la mettiez bien profond. Jusqu'à la garde. C'était pas trop demander, j'espère? L'assistante sociale avait parfaitement accompli sa mission de rabatteuse. Vous étiez de mèche sur ce coup, pas vrai? Comme vos saloperies de prospectus le clament si bien, on gagne tous à être responsables. C'était, comme qui dirait, une petite notion qu'elle ne semblait pas avoir bien intégré. Ouais. La pauvre, elle a pas dû être prévenue. Qui est censé vous tuyauter, vous rencarder là-dessus? Vous-même, d'où le saviez-vous?
Nous avons l'expérience de l'avenir.
Lorsque j'étais allé consulter ses doctes lumières, quelques jours auparavant, elle m'avait sorti que les opérations de chirurgie reconstructrice du rectum ne sont que très rarement prises en charge.
"Sachez-le, la Sécu a déjà un trou, elle se fiche éperdument que vous vous soyez fait élargir le vôtre."
La grande classe.
Les mutuelles aussi s'en carrent, à ce qu'il paraît. Dommage qu'elles aient le fin mot de l'histoire.
A la suite de notre entretien, je pris donc rendez-vous avec une dermatologue esthétique qui me reçut froidement, dans son grand cabinet de Neuilly-Sur-Seine, et, dans sa grande bonté, m'accorda néanmoins la faveur d'un devis pour deux mille cinq cent euros de séances de chirurgie laser.
Avec cette même complaisance vitreuse dans le regard.


A travers le rideau du petit salon privé, je crus voir la silhouette de Seren accompagnée d'un client.
"Hey, c'est ici que ça se passe. Bon. Pose tes mimines sur les accoudoirs et ne bouge pas d'un doigt. Si tu me touches..."
Un véritable gâchis: avoir droit à une lapdance quand on n'est même pas en état d'en profiter. De toute façon, les laps ne m'avaient jamais vraiment branché. D'après Agatha, c'était parce que personne, avant elle, n'avait disposé du talent suffisant pour me les faire apprécier. Et fallait avouer que, de son côté, elle se donnait du mal. C'était l'une des deux nouvelles danseuses que Denisa venait d'embaucher il y avait un mois de ça. Elle avait aussi recruté Stella, une barmaid sexy, pour l'aider à servir clients et hôtesses. Après trois semaines de service, Stella n'avait toujours aucune idée de ce qui se tramait dans les suites et les salons. Lorsqu'elle comptait embaucher une petite étudiante, une gouine précaire, une fugueuse tout juste majeure ou autre nécessiteuse paumée quelconque, Denisa leur en révélait toujours le moins possible. Si une potentielle recrue s'enquérait à juste titre des modalités et conditions de ce boulot, Denisa lançait un vague: oh, eh bien voilà, tu restes ici, et puis la soirée passe, quoi! Si elle ne cherchait pas à trop en savoir, et disposait d'un instinct suffisant pour sortir son épingle du jeu sans avoir pris connaissance de toutes les règles au préalable, alors elle était digne de rester. Il s'agissait d'avancer à tâtons, avec subtilité, car il existait au moins autant de règles que de jeux, et elles changeaient au fur et à mesure qu'on jouait.
"Ca va, j'suis au parfum quesse tu crois.
- Façon d'parler hein? Façon d'parler. Tu viens tous les soirs, nan? J'ai remarqué que tu reluques sacrément ma collègue.
- Qui ça?
- Seren,
pointa t-elle, ondulant du cul à deux centimètres du bout de mon nez. T'es pas le seul à baver devant, va.
- Qui t'a raconté ça? Phyllis?
- Ca se voit comme un gland au milieu d'un gloryhole. Pourquoi tu lui colles au train?
- Je lui colle pas...
"
Trish était venue travailler ici pour se payer ses études de Droit - comme Denisa se plaisait à le formuler, elle filait des barreaux pour passer le barreau. Agatha, elle, était stripteaseuse depuis sa majorité: elle n'avait jamais rien fait d'autre professionnellement.
"Han j'ai pigé... T'es pas qu'un simple morback.
- Hein?
"
Elle était du genre à fonctionner par idées fixes: une obsession chassait l'autre. Le matin, dans un magazine ou un article en ligne, une information capitale se détachait de la multitude, attirait son attention au point qu'Agatha la rumine la journée durant, cette pensée tournant en boucle dans son crâne jusqu'à ce qu'une autre découverte vienne l'éclipser. C'était ce style de nana qui essaie toujours de vous convaincre bien après que vous ayez accepté de la croire. Qui utilise souvent l'insulte comme une marque d'affection. Qui, sciemment ou non, va vous attirer des ennuis, parce que vous serez toujours bien trop naïf.
"T'es un espion. Un genre... D'agent infiltré, c'est ça?
- Franchement, j'en ai la dégaine?
- Ca c'est exactement ce que répondrait un agent.
- T'as l'oeil, on peut vraiment rien te cacher.
- Mais ch'uis pas idiote tu sais. Vous avez tous une couverture. La murge et le Numéro cinq de chez Poubelle que tu te traînes... T'es raccord dans le tableau bien que t'aies forcé la dose sur le côté loser.
- Pour être franc ce côté-là fait pas partie de la devanture, il tient du naturel que je n'ai su chasser. C'est donc ce qui m'a trahi... Toutes mes excuses. Faut ce qu'il faut. Ne jamais se distinguer c'est la meilleure couverture possible.
- Ouais, gros malin, t'en fais pas, j'ai pigé aussi. Mais dans ma discipline c'est important de se démarquer. Et... J'y arrive pas trop mal, dis?
"
Elle y parvenait d'abord par son look, légèrement excentrique et gothique, et relevé par une certaine obsession pour le violet. C'était une joueuse d'échecs aguerrie et une grande paranoïaque, mordue des théories du complot, son sujet de conversation favori avec les clients. Une fille incroyablement délurée qui, comme la plupart de ses collègues, devait planquer son intelligence derrière un rôle de godiche plantureuse - sa couverture à elle. Etre plus mignonne que la moyenne se révélant loin d'être toujours suffisant, il fallait en plus jouer les écervelées pour contenter la faune des dalleux, que ces Messieurs ne se sentent pas trop perdus. Ne pas leur montrer qu'elle voyait clair dans leur jeu, et avait toujours dix coups d'avance sur eux.
Avec moi, elle avait dû tâter le terrain cinq minutes et puis décider qu'au fond, il n'y avait peut-être pas à se donner tant de peine cette fois.
"Tu te débrouilles.
- Dis, tu bosses pour qui?
- Hein?
- Quelle organisation gouvernementale?
- Et toi... C'est quoi ton vrai nom?
- Mon vrai nom? Chéri, c'est cent radis de plus. Si t'es assez con pour les claquer, je serai peut-être assez débile pour risquer ma sécurité et ma vie privée.
- J'finirai par le connaître, tu sais...
- C'est Marie-Océane. Ma boss trouvait ça trop... Enfin pas assez...
- Et puis y a déjà une Océane ici. Qu'esse tu veux... C'est Denisa la taulière! Elle a le dernier mot sur tout.
- Hmmmm alors c'est elle ton officier traitant! Ouh, je ferais bien de tenir ma langue.
- T'es pas dans son viseur.
- Ni dans le tien on dirait. Tu m'as même pas accordé un petit regard quand j'étais sur scène.
- Ecoute. Te vexe pas. J'suis très... Boulot-boulot! La mission d'abord, tu comprends?
- Pfff...
- Ta patronne a l'oeil sur tout, elle l'apprendrait.
- Ben, elle te fait croire qu'elle peut le savoir.
- Sans déc'.
- Mais certaines choses lui échappent.
- Tiens donc.
- D'ailleurs elle bosse pour qui?
- Tu veux savoir, on rencontre jamais aucun de nos supérieurs. La plupart font partie... D'un consortium d'entités invisibles, de forces occultes tapies dans l'obscurité d'arrière-salles enfumées. Nous sommes bien trop insignifiants pour avoir déjà eu l'occasion de croiser leurs gueules patibulaires. Non, l'attribution de chaque mission, la transmission de tes rapports, tout se passe, euh... Télépathiquement, tu vois?
- Ouais. Bien sûr. Dis... T'es en service, mais... Ca te dirait une petite poutre?
- Comment tu...
- Vaut mieux pas que tu saches.
- T'as de la chance que je sois pas des stups, sans quoi j'aurais coffré ton p'tit cul pour... Attends voir... Tentative de corruption sur agent... Ca peut aller très très loin...
- Sale petit cafteur! La C booste la concentration. Ca te remet un coup de dopamine dans les neurotransmetteurs.
- Nah, Denisa va me griller. Et puis tu sais, c'est pas ça qui me rendra plus docile...
- Boulot-boulot hein! Je finis à une heure trente. Mais tu le sais probablement déjà.
"

Cela ne pouvait durer que quelques minutes, mais parfois, elle exerçait une stimulation du frein en le pinçant entre deux doigts ou bien en l'agaçant de la pulpe de l'index. Ainsi, on pouvait retenir quelques secondes la montée du sperme et obtenir un orgasme explosif.
"Allez, ferme les yeux. Ferme-les, connard."
A d'autres moments, elle choisissait de stimuler uniquement votre gland. Aussi facile que cela puisse paraître, ces caresses pouvaient bien vite s'avérer insupportables et il fallait beaucoup de délicatesse et de dextérité pour ne pas tourner l'exercice en séance de torture - quand ce n'était pas ce qu'on souhaitait. Elle y allait doucement, progressivement, jusqu'à ce qu'il devienne ultrasensible et l'intense jouissance qui s'ensuivait électrisait tous vos membres. Une variante impliquait le pouce seul, tournant par mouvements réguliers autour de l'ouverture du gland en variant ses pressions.
"Mais moi j'aime bien voir ce que tu fais...
- Allez, rideau, sinon...
- O.k, o.k, c'est bon.
"
Agatha connaissait des dizaines de techniques différentes. L'une d'elles, d'un niveau plutôt avancé, reposait sur un long massage de la hampe. La tige, et seulement la tige. Elle caressait doucement le manche dur et veineux, ses doigts glissant de haut en bas, en évitant soigneusement le gland ultrasensible. Puis, elle attrapait la queue par la base et commençait un mouvement rotatif, et alors votre pauvre petite bite sans défense ne tardait pas à cracher des litres.
"Tu diras rien, promis?
- Non, non, rien du tout, juté craché.
"
Une autre n'exigeait qu'un toucher minimal des ongles sur toute la longueur du pénis. Elle requérait patience, concentration et sensibilité. Une autre encore, se limitait à une lente et sensuelle masturbation du gland du bout des doigts, seulement entre pouce et index. Pour une autre, elle empoignait votre queue à deux mains bien serrées et la branlait lentement mais sûrement, interrompant ponctuellement le classique va-et-vient de bas en haut par deux ou trois phases de mouvements rotatifs. Une autre n'incorporait que le plat de la main: aucune pression n'était appliquée, la paume glissait tendrement contre le gland jusqu'à vous laisser venir en son creux.
"Ha ha. Tu penses toujours à cette... Serendipité, maintenant?
- Plus du tout.
- Jure-le-moi. Jure-le ou j'arrête.
"
Avec la première qu'Agatha avait utilisée sur moi, on n'avait pas besoin de serrer, juste de beaucoup de lubrifiant à base de silicone. La main se saisissait de tout le pénis et le branlait du sommet vers la base et uniquement en ce sens, d'un mouvement ample et souple. Lorsque les doigts arrivaient en bas, ils relâchaient brièvement leur étreinte pour revenir se refermer délicatement sur le gland et amorcer une nouvelle descente. On pouvait n'utiliser qu'une main, ou les deux l'une après l'autre au moment d'accélérer - droite, gauche, droite, gauche, sans jamais s'arrêter.
"Et... Caah, c'est quoi? C'est, ooooch, aaah, super efficace.
- Ca s'appelle le V, comme 'vas-y, viens'...
"
Une autre technique, appelée "le V de la victoire", consistait en de très douces caresses de la couronne du gland, piégée entre l'index et le majeur bien lubrifiés. Pour une autre, "le bilbOk", elle formait un anneau flexible en joignant pouce et index autour de la couronne pour branler le gland à l'intérieur. Le toucher de Trish était sûr, déterminé et d'une précision chirurgicale, elle savait exactement où se trouvaient les zones les plus sensibles et s'avérait capable, si tel était son désir, de vous faire jouir d'un seul de ses doigts de velours. Cette technique était ma préférée, aussi sensuelle à sentir qu'à regarder... Quand j'en avais l'occasion.




D'abord, une pulsation, obstinée, obsédante. Puis, une lente superposition progressive d'instruments. On les fait entrer, comme on rajoute de l'huile sur le feu, du charbon dans la forge. Par strates, une couche, puis deux, puis trois. Bris de verre. Claquements de talons. Hormones accumulées. Gloussements. Grognements sourds de ceux qui se pressent mendier leur dose d'amnésie temporaire à défaut d'un oubli total. Personne ne tient en place, énervé, excité. Le ton monte. Puis, à l'acmé de cette bouillabaisse sonore, en un clin d'oeil, tout s'arrête net. Il y a comme un suspens. On n'entend plus que la pulsation de départ, métronome de cette atmosphère aux accents hypnagogiques, tapie dans un coin depuis le coucher du soleil.
Au Limbo, chaque soirée se déroulait de la sorte.
Ce soir-là, je percevais cet environnement découpé en boucles rythmiques multiformes, fractionné en séquences, en cycles de fréquences, et comme à l'accoutumée, chaque son se parait d'une couleur. Une forme. Une odeur. Une texture. Un goût. Lorsque j'écoutais ces boucles trop longtemps, chacun des bruits ainsi imbriqués finissait par devenir entièrement autre chose. Ils s'extirpaient petit à petit de leur contexte, se changeant en entités abstraites qui me conduisaient et m'enfermaient dans une sorte d'état de transe. A ce moment, je ne m'étais rien envoyé depuis presqu'une semaine. Ni sirop codéiné, ni anti-douleurs... Rien.

Tout autour de moi, sur les murs, d'insoutenables abymes de miroirs étincelants fragmentaient le décor jusqu'à le faire ployer sous les brisures. Difficile de ne pas s'y laisser avaler. Une fois, j'avais interrogé Sammi:
"Crois-tu que ces miroirs se reflètent indéfiniment les uns dans les autres?
- Bien sûr que non.
- Pourquoi?
- Parce qu'aucun d'entre eux n'est parfait. Et par cette imperfection, ils absorbent toujours un peu de lumière.
- Même lorsqu'ils sont bien propres?
- Ouais, après un certain nombre de réflexions, la lumière va peu à peu disparaître, révélant la couleur du miroir, et le reflet n'existera plus. L'image s'évaporera, s'épuisera, s'émoussera comme n'importe quel fantasme.
"

"Seren c'est ton tour après la prochaine chanson!"
A l'instant où les premiers claps de "The Pop" de Gary Davis retentirent, Seren surgit hors de la loge et se lança sur scène. Tout autour, dans la splash zone, les quelques mecs qui s'explosaient la ruche tout en la matant redevenaient des gosses. Certains lui lançaient quelques poignées de faux billets d'un dollar qu'on pouvait acheter au bar, d'autres attendaient fébrilement qu'elle les frôle pour en glisser un ou deux sous l'élastique de son G-string, parfois de vrais biffetons de cinq ou dix euros. Un jeune mec qui portait un polo Lacoste, de minuscules lunettes à verres teints, et devait au moins peser dans les cent-dix kilos, essaya d'en profiter pour lui peloter le cul tout en churlupant bruyamment à la paille son milkshake fraise.
"Hey! Pas touche.
- Non mais tu t'prends pour qui salope?
- On t'a jamais appris qu'une dame doit donner son consentement avant que tu puisses y poser tes grosses paluches?
- ... Quoi?
- Dans les strip bars comme ailleurs chéri.
- Tu veux pas un restau aussi?
- Bah puisque t'en causes j'graillerais bien. On s'affame pour rester belles ici. McDo ou kebab, n'y pense même pas.
- Et moi jveux une danse privée!
- T'es à sec cowboy.
- Tes copines m'ont déjà essoré, et pas comme j'aurais aimé...
- Y a un automate sur la gauche en sortant.
- J'ai assez lourdé comme ça!
- Hey, jsuis pas une barre de chocolat coincée dans un distributeur automatique! Si tu t'acharnes encore c'est toi qu'on va lourder!
- Je voudrais bien voir ça!
- Tu percutes toujours pas? Je vais le formuler autrement: touche-moi encore et je te démonte tellement les pouces que tu serais plus jamais foutu de t'astiquer la barre à mine.
- C'est qu'elle en a la sal...
- Va te faire foutre tout seul, tu feras des économies!
"
Son temps c'était de l'argent, mais elle ne l'avait pas perdu: son répondant avait émoustillé un type installé à une table voisine.

Don't, don't, don't, don't
Don't want, Don't want,
Don't want no short dick man
Do you need some tweezers to put that lil' thing away?

Je m'efforçais de concentrer mon attention sur Seren, l'observant évoluer dans la jungle du bar, mettre sans cesse à rude épreuve l'acuité de son instinct. Dans l'ambre de son verre à margarita, elle scellait à jamais les reflets allongés des trognes écarlates qui, s'arrachant à la poussière, émergeaient successivement de l'obscurité crasseuse en face d'elle.
"Quelques bulles?
- Non, je... Je suis en sevrage...
- Plus maintenant... Lahaim!
"
Elle créait un niveau de réalité où seul existait le face à face entre elle et chaque client. Parce que la plupart d'entre eux ne savaient voir que ce qui leur occupait déjà l'esprit, elle devenait la seule chose qu'ils convoitaient réellement, en dépit de tout ce qu'ils connaissaient ou se trouvait hors de leur champ de vision.
Bien sûr, elle était d'une beauté renversante, de celles qui s'imposent à vous comme autant de contradictions opposées aux principes esthétiques avec lesquels vous croyez légitime de juger le monde - alors que c'est lui qui vous juge en permanence, impitoyablement.
Mais, plus que cela, les épreuves qui l'avaient changée, les multiples expériences qu'elle avait absorbées avaient contribué au délicat parfum et à la subtile saveur de sa chair.
Ce charme apocalyptique, ce magnétisme tordu les impressionnaient à distance, tous autant qu'ils étaient, quelque chose dans sa voix leur faisait perdre le contrôle, et elle n'avait plus qu'à leur tendre une flûte. Un scotch. Un bourbon. N'importe quoi. Et aucun ne trouvait bien longtemps de raison valable de ne pas s'y jeter.
"Non... J'ai arrêté...
- Si ça te réveille pas, ça te crève. A la tienne.
"
A quoi se cramponner?
Et à quoi bon?
"Un verre?
- Tout commence par là, à ce qu'il paraît.
- Tu embrasses bien, on dirait. Tu embrasses bien l'inéluctable.
- C'est surtout que j'suis déjà bien fait.
- Fait comme un rat, ouai!
"
Leurs visages creux comme des coques de noix s'étiraient un court moment à la surface du liquide translucide, puis leurs cavités finissaient inévitablement par s'engorger, et ils coulaient, aimantés par le fond, rejoignant un dépôt dégénérescent de masques décatis: elle voulait obliger le plus possible de ces chiens à montrer ce qu'ils étaient vraiment, leurs émotions et leurs sentiments sous la surface, ce que chacun d'eux désirait réellement, au delà de ce qu'il prétendait vouloir.
"On s'en jette un?
- Peux pas... J'suis en cure.
- C'est ça. Alors qu'est-ce que tu fous ici? Un verre?
- Y a autre chose à espérer?
"
D'entre la moiteur entrouverte de ses pulpeuses lèvres cardinal, rouge séconal, s'échappait un souffle à l'amertume de champagne et de MDMA. Elle happait de ses yeux leurs billes vitreuses et éteintes de poissons morts, et en un battement de cil, elle savait ce qui les hantait. Son regard froid et impavide ne reflétait aucune émotion dont ils aient déjà pu faire l'expérience au cours de leurs existences voilées de gris, aucun de ces sentiments répertoriés sans état d'âme, épinglés sur étaloir, éprouvés à l'envie par le commun des mortels, rien qui eût pu être décrit en mots ou identifié clairement par tout un chacun. Pute ou non, il fallait avoir sacrément de bouteille pour posséder cette paire de mirettes perçantes, clairvoyantes, savoir scruter l'âme humaine jusque dans ses plus obscurs recoins, ses horizons les plus reculés. Mais c'était un fait: Sammi savait ce qu'ils voulaient avant même qu'ils le sachent eux-mêmes. Une fois sous l'emprise des nuées tentaculaires de ses phéromones, elle les emmenait loin de l'atmosphère lumineuse des rues. Loin de la ville et des petits jeux cruels de ses enfants désoeuvrés. Vers l'exquise moiteur...
"Je vais te donner autre chose, au-delà de ce que tu crois savoir, de ce que tu penses vouloir et qui n'importe pas."
En ce lieu d'apparât, de flou artistique, d'illusoire séduction , où l'espoir fait ivre, où l'occulté attise curiosités et frustrations, les filles voguaient de l’un à l’autre au gré de leur intuition. La plupart ne contredisaient pas les normes bien trop solidement arrimées des rôles sociaux assignés partout ailleurs aux hommes et aux femmes. Pour les hôtesses, il était d'usage d'inciter les clients à les inviter, se faire offrir quelques verres: après tout, une petite série d'oeillades appuyées, une main sur l'épaule, ça fonctionnait dans tous les bars Américains du monde, alors pourquoi tenter autre chose? Une fois la conversation engagée, chacune avait coutume de s'approcher de plus en plus près de son potentiel pigeon, laissant agir son parfum, lui faisant du pied sous la table ou glissant une cuisse lisse entre ses jambes. A l'inverse, Seren misait sur une déviation, valorisant ce qui était déprécié, déviant, pour laisser une impression plus marquante. Elle proposait d'abord une coupe, puis se faisait plus fuyante: elle s'éloignait doucement, et plus elle se dérobait, plus les colonnes vertébrales masculines se courbaient, s'inclinaient tout entières vers elle. La démarche de ses interlocuteurs s'alourdissait, leurs gestes empressés devenaient brusques et patauds. Ivres de désir, la bave aux lèvres et les yeux écarquillés, ils rougissaient, déglutissaient avec peine. leur respiration s'apparentait à celle d'une meute de buffles. Dès que leurs grosses paluches tentaient d'attraper sa main, ou de laisser glisser leurs doigts potelés le long de la peau diaphane de sa cuisse, les verres oscillaient dangereusement sur la nappe plissée.
Se détourner d'eux était plus qu'un moyen de leur tourner la tête, de leur faire payer des verres sans qu'ils s'en rendent compte ou de s'assurer qu'ils brûlent de se jeter dans ses bras. En les faisant courir ainsi, en se faisant mériter, elle leur donnait implicitement l'illusion d'un enjeu, l'impression qu'ils avaient leurs chances. Chasser, se donner du mal, ça leur était naturel. L'argent investi leur paraissait alors une sorte de garantie rassurante, et ils se mettaient à spéculer allègrement sur du vent comme des traders. Mais il y avait une ligne à ne pas franchir. Une fois, un joufflu du genre prêt à vendre la quincaillerie de sa dulcinée pour se payer un peu de bon temps, lui sortit:
"Vise-moi un peu ça. Une fille comme toi, gaulée de la mort, qui refile des gaules de la mort... T'as pas peur d'y laisser ton âme?
- Faudrait déjà que j'en aie une. Mais quelle importance quand je peux avoir la tienne.
- Petite présomptueuse. Pourquoi tu fais ça?
- T'as pas tellement intérêt à ce que j'me pose trop la question.
- Ton petit ami tolère ton... Activité?
- Tu m'as bien vue? J'ai aucun besoin d'être tolérée pour exister. Rien n'est inacceptable chez moi.
- Ca dépend... C'est quoi le truc le plus dégueulasse qu'on t'ait demandé?
- Ta question se hisse assez facilement dans mon top cinq.
- Arrête. Tu vas pas me la faire enfin... T'aimes ton foutu turbin? Hein, t'aimes les sentir passer?
- Ca t'regarde que dalle.
- Tu gères sûrement mal ton pognon, sinon t'aurais aucun besoin de faire ça. Tu dépenses sans compter. Mais fais bien gaffe. Les gamines comme toi croient toujours que leur beauté est éternelle...
- Tu veux pas m'apprendre mon boulot aussi! Oooooh ouiii chéri... Sauve-moi de moi-même...
- Nan, personne pourrait s'éclater à faire ça. Sois honnête avec moi, et envers toi-même.
- Ok mec. Partons du principe que tu as su lire en moi comme dans un livre ouvert, et qu'effectivement, comme toutes mes collègues, je déteste mon boulot. Tu serais donc venu ici en toute connaissance de cause. Est-ce que ce ne serait pas, disons, quelque peu révélateur des fantasmes sadiques qui habitent ton crâne dégarni?
- Tu crois que c'est quoi les raisons qui conduisent un gars comme moi à faire ce que je fais?
- Un gars comme toi? Du genre qui vole à la rescousse des pauvres godiches sans défense, qui leur promet de les extraire à leur misérable condition, tant que ça ne ternit pas son alliance? Comme baratineur tu te poses là! Raconte un peu... Ce petit laïus a fonctionné auprès de ta chère et tendre? Elle sait dans quel bouge tu te trouves à cette heure tardive? Dis-moi, elle tolère ça?
"
Contrit, il se leva brusquement de table, le visage tordu par une moue de bébé. Seren s'était toujours éperdument moquée de leur situation familiale. Elle aurait eu tort d'en faire grand cas: bon nombre de ces hommes marqués se pressaient au Limbo, en quête d'exutoires et de petits expédients faciles, d'un goût d'intimité qui ne ternisse pas leurs alliances. Lorsqu'ils les retiraient, elles laissaient souvent une trace sur l'annulaire, un anneau de peau éclaircie, comme les années de sécheresse sur les souches. Sous les craquelures de l'écorce, l'aubier paraissait bien vite, et sous l'humidité du liber, la sève brute.
Voilà ce qu'elle ne supportait pas: qu'ils cherchent à la sauver, à la soustraire à sa débandade criarde, elle qui s'acharnait à être irrécupérable et sans aucune prise.
La plupart arrivaient ainsi, sous les traits de substituts paternels, costume qu'on leur avait appris à endosser depuis l'enfance. Ils avaient fini par croire à leur couverture. Mais au fond ils n'étaient que des mouches. Des mouches même pas fichues de piquer, qui pénétraient l'oreille de Seren, se logeaient dans le pavillon et y bourdonnaient, toujours plus fort, jusqu'à ce que la rage monte en elle comme un flot de bile sulfurique.
"T'as du bol, c'est bientôt l'été, si tu te casses dans la bonne région, tu la verras peut-être disparaître. Sinon, il te reste les séances d'UV, ça coûte une blinde mais plus la moindre marque!"
De loin, le sauveur brandit un majeur dressé, comme pour la remercier de son précieux conseil.
"J'en ai autant à ton service, tête de noeud!"
J'ai besoin d'un petit-ami comme d'un trou dans une capote. Je préfère avoir des clients que me lier à un seul mec, m'avait-elle confié un jour. Au moins, je sais pourquoi je bosse.

Iny weeny teeny weeny
Shriveled little short dick man

Vautré sur le bar, je tentais vainement de garder les yeux vissés sur Sammi, noyant mon rire dépourvu d'objet dans ce qui devait être un énième dirty martini à l'éclat phosphorescent, une olive dénoyautée souriant à travers le trouble de la saumure au fond de mon verre. Autour de moi, les sons se réverbéraient, rebondissaient comme des balles sur toutes les parois de la pièce, chaque rebond produisant des vibrations dans l'air, l'air faisant à son tour vibrer mes tympans, créant un signal électrique crypté que mon cerveau tentait, en vain, de déchiffrer. De décoder. De reconnaître. De l'autre côté du zinc, les bras en l'air, Denisa décrivait de grands gestes dans ma direction, comme un marshaller face à un boeing. Le O de ses lèvres remuait, mais aucune sonorité assimilable n'en sortait ou, du moins, ne semblait me parvenir, par-dessus les imfrabasses de la musique et le ramdam des glaçons dans le shaker.
Don't want,Don't want,Don't want,
Don't want, Don't want, Don't want,
Don't want, Don't want, Don't want,
Don't want, Don't want, Don't want,
Don't want, Don't want, Don't want

J'y cherchais des raisons. Cela ne voulait pas dire que je voulais nécessairement que chaque son signifie quelque chose de manière discursive, linguistique, ni même que je m'attendais à une explication théorique. Sur le coup, une logique, même rudimentaire, partielle, sibylline, m'aurait amplement suffi. Mais l'absence de schémas identifiables, de motifs significatifs me titillaient les zygomatiques, et c'était vraiment hilarant cette manière grotesque dont s'étirait la bouche de Denisa, et de voir en sortir, comme d'un tunnel, un couple d'aveuglantes boules de lumière blanche, de plus en plus grosses, de plus en plus proches...
What in the world is that thing?


Il arrive qu'une fois l'entrave du corps physique retirée, de profondes et tenaces vérités puissent émerger comme cela, des tréfonds d'un délire éthylique ou psychédélique, désamorçant votre système inhibiteur pour vous sauter à la gorge. Vous trancher la carotide. Déloger votre hémoglobine et s'incruster à sa place, bien au chaud dans les circuits imprimés de vos veines.
La collision avec ces globes lumineux me renvoya à mes premières ténèbres. Lorsqu'il n'y avait que la nuit, une nuit immense qui infiltrait tout et que ce tout, jusqu'à ma propre apparence, m'était encore inconnu. Les rares fois où un son était expulsé de ma gorge, il s'agissait d'un gémissement ou d'un hurlement, chargé de terreur et d'incompréhension, parfois étranglé dans l'oeuf. Il semblait se déployer dans l'atmosphère sans écho ni rebond, sans fin ni commencement, sans trouver aucun point de chute dans l'espace, s'agglutinant simplement à la meute de ses semblables, la cavité du masque n'entravant en rien sa trajectoire.
Hormis cela, mon monde n'était habité par rien d'autre que de fugaces vibrations dans l'air, de multiples odeurs, et un froid omniprésent. Puis des palpations. Des frictions. Des intrusions rectales et buccales. Les tubes par lesquels je respirais et bouffais. En outre, le gavage ne m'avait pas ôté toute appréciation du goût: la sonde, le gaz anesthésique, ainsi que l'angoisse qui les escortaient, possédaient tous trois le leur. Les praticiens du sadomasochisme le savent bien: la peur décuple les sens.
De cette douleur omnisciente, il me fallut apprendre le langage secret, identifier les différentes humeurs, car c'était bien elles, leurs spécificités, leurs récurrences. qui rythmaient ma vie et délimitaient mon monde.
Je ne sais comment, mon cerveau avait conscience des couleurs, sans pourtant que mes yeux ne les aient encore rencontrées. De lui-même, il associa chacune d'elles à un mal particulier. Celles que je n'avais pas encore appris à reconnaître, demeuraient dans le spectre des gris.
Appareil percepteur au rapport:
Je me réveillais presque toujours de la même façon, violemment étreint par la nausée, une nausée orange. Puis, un endolorissement aux teintes bleu barbeau, d'une glaçante sécheresse, prenait le relais. Une série de contractions brutales, d'une violence crue, d'un rose incarnadin, emmenées par un convoi de mugissements sourds. Une brûlure jaune orpiment, vive, pénétrante, précédée d'un vacarme incessant. Et puis, il y avait cette lame de fond vert amande, un flux ininterrompu, une sorte d'élancement dont l'intensité me faisait parfois monter les larmes aux yeux. Un mal interne, cette fois. Le seul qui n'ait jamais tout à fait disparu.
Tout un nuancier.
Ainsi, une fois levé le voile cataractique, le paysage s'habilla d'une palette de douleurs. Se para de meurtrissures. De morsures. De brûlures. De gerçures. D'écorchures. Le Monde extérieur ne formait qu'une seule peau envahie de contusions. Le ciel un tissu d'ecchymoses.
La conscience de soi résulte paraît-il de nos rapports à autrui, des relations qu'on tisse avec les autres, et de l'accumulation de souvenirs, de sentiments, de sensations qui en découle. Tout ce dont nous nous croyons sûrs à propos de nous-mêmes, tout ce que nous prenons pour acquis concernant notre identité, n'est qu'un édifice mental, un échafaudage cérébral, une simple image, fluctuante, mouvante, protéiforme, que s'est forgée notre esprit au fil du temps.
De même, la douleur n'est qu'une construction psychique.
Pendant des années, ma manière de vivre les relations sociales fût en tout points similaire à ma façon de gérer les douleurs hospitalières. Que ce soit dans des recoins de cour d'école ou sur les motifs du tapis du salon, je me livrais docilement aux multiples passages à tabac, cédant avec désespoir morbide et résignation mortifère, comme je m'abandonnais à l'étreinte des écarteurs et à la caresse des lames de scalpels. Peut-être est-il préférable d'être souffre-douleur que de se sentir transparent? Allez savoir, peut-être vaut-il mieux se prendre des mandales à répétition que de ne pas exister du tout?
Si, alors que vous n'êtes encore qu'un gosse, votre géniteur décide arbitrairement que votre rôle sur cette terre se limite à devenir une copie améliorée de lui-même, si c'est tout ce à quoi il aspire pour vous, alors vous n'avez plus qu'à obtempérer. Les neurones miroirs en éveil, c'est par l'imitation de ceux qui vous entourent que vous saisirez mieux leur comportement. Car ils appartiennent tous à une race différente de la vôtre.
Entre deux foudroyantes crises de delirium Tremens, P'pa avait donc d'obscurs projets pour moi. Bien sûr, il exprimait rarement ses attentes de manière claire, mais dès que je m'avisais de ne pas les combler, je me prenais une dérouillée. Il ne savait probablement pas lui-même où il voulait en venir, mais j'avais tout intérêt à le savoir à sa place.
"Regarde c'que tu m'obliges à faire!"
D'un autre côté, imaginons que, dans un domaine précis, j'aie dépassé ses petites espérances esquissées à grands coups de poing: cela l'aurait renvoyé à sa propre nullité, et je m'en serais mangé une tout pareil. On appelle ça une injonction paradoxale: quoi que tu fasses, tu ramasses.
Seule façon d'éviter les raclées: jouer au funambule en permanence. Se perfectionner à l'art subtil des devinettes. Examiner tous les paramètres. Identifier des schémas. Comme pour chaque autre sens, des milliers de récepteurs spécifiques s'installèrent progressivement à divers endroits de mon organisme, de ma peau meurtrie. Avec le temps, à force d'avancer à tâtons à travers ce champ de mines, je m'affairai donc à établir une sorte de cartographie des projections paternelles. Puis je fis de même avec celles de ma mère. Puis avec celles de tout ceux qui croisaient mon chemin. Qui que ce soit. C'est bien vite devenu un véritable automatisme.
Il n'y a peut-être aucun sens pour ça, ou aucun mot pour nommer ce sens-là, mais c'est ce que j'ai pris l'habitude de faire. Lorsque ma vue se brouille de nouveau et que je ne dispose pas de suffisamment d'éléments pour subodorer les intentions de mon interlocuteur, s'opère en moi une configuration par défaut: l'état de sidération, face à un agresseur omniscient et invisible.

Je ne pouvais continuer éternellement à me mirer ainsi dans le regard des autres. Il était donc grand temps pour moi d'ébaucher une carte de mes propres projections. Qui étaient exactement ceux que je rencontrais, avec qui je traînais? Quelques mirages griffonnés à la hâte sur le bas-côté de ma route? Que définissaient-ils de mes choix? Me jetais-je à corps perdu dans ces relations comme dans le vide, sans en saisir tous les enjeux, sans avoir pris conscience de leurs différentes modalités et implications? Dans l'attente du moment précis où l'on viendrait me poignarder dans le dos et où, enfin, je me sentirais exister?
J'avais pris conscience un peu trop tôt des limites de mon corps et de ma cervelle. Rester focalisé sur ces frontières délimitées par la douleur, m'empêchait de découvrir mon potentiel. Je cherchais à ce que quelque chose ou quelqu'un me prenne par surprise et fasse germer, dans les interstices, une intense remise en question.



Depuis Aristote, il est commun de considérer que nous disposerions en tout et pour tout de cinq sens - entendons par là tout organe de la perception, récepteur, cellule, directement relié au système nerveux central. Pourtant, en réalité, le spectre de nos capacités sensorielles s'avère un peu plus étendu.
"Marrant, hein. Comme, parfois, ceux pour qui on serait prêt à se prendre une balle sont précisément les abrutis qui se chargent de presser la détente..."
J'entendais cette voix chaude et envoûtante résonner dans une structure osseuse... Qu'est-ce qui la faisait sonner si merveilleusement à mes tympans? L'épaisseur des cordes vocales? Ou bien la forme du cou, de la poitrine, la position de la langue quand elle articulait chaque syllabe? La respiration, la pression de l'air transféré...
"Marrant? Y a quoi de marrant, Mon-Monsieur? Qui êtes-vous?... Veuillez... Sortir de ma... Ma chambre.
- C'est moi, tête de gland. Tu veux savoir ce qu'il y a de grotesque? Je te confie la mission de surveiller qu'elle se charge pas trop... Pour, au final, découvrir que j'aurais dû engager un deuxième agent pour fliquer mon agent décalqué... Regarde-moi ça. Tu schlingues à mort! T'es taillé plus chétif qu'un cure-dents usagé. Une chiquenaude et tu fais trois tours dans ton calbute sans toucher l'élastique. Mais t'auras quand même tenu quelques mois, vu que toi au moins, t'en as quelque chose à foutre, d'elle et de ses conneries.
"
Je venais à peine d'entrouvrir un oeil. Tout ce qui se trouvait à portée de mon champ de vision se limitait à un tube fluorescent dont la lumière me brûlait la rétine. Cette voix n'existait-elle que dans ma tête? Ou y avait-il quelqu'un d'autre dans la pièce? Peut-être marmonnait-elle depuis longtemps dans le vide, comme on cause à un comateux sans savoir si, dans le brouillard de son sopor, il capte nos fréquences.
"Ah, Denisa... C'est toi? Qu'esse tu fous ici?
- Et toi, le sais-tu seulement?
"
En cet instant, la thermoception m'indiquait que je me trouvais dans un endroit chaud; la toniception que mon système musculaire s'était engourdi; la proprioception que chaque partie de mon corps était ici, et qu'il ne manquait rien.
"On t'a jamais dit que t'as une voix magnifique? Un timbre bien particulier, une tessiture très subtile, et...
- Au cas où t'aurais besoin de savoir, on t'a ramassé devant le Limbo, étalé en plein sur la route, perché comme un cerf-volant à la con. Un lâche t'aura tamponné pis se sera barré sans demander son reste. Tu scandais les Twenty Fingers à plein volume. Tu planais complet, t'as été euphorique un moment comme ça, avant de tomber droit dans les pommes.
"
En outre, la nociception tournait à plein: une douleur, perçante, aigüe, m'avait réveillé en sursaut et fait réaliser que j'étais encore vivant. Ca, et une fringale de tous les diables. Cette sensation, ainsi que celle de satiété, font partie d'un autre sens: l'interoception, la capacité à reconnaître les états internes de notre corps. Sentir son coeur battre. Avoir envie de...
"Mais Den'... Ca te prend souvent de dégueuler des bagnoles comme ça à la face des gens? T'aurais pu... T'aurais pu me crever, tu sais?
- Oh merde... T'es toujours...?
- Raide déf'? Sûrement par rapport à certains mais... Mais pas comparé à d'autres... Mais change pas de sujet. Tu me crois trop foncedé pour m'en apercevoir? T'as failli me faire tuer et c'est moi qui suis en faute?! Merde, assume ta reps... reps... Tes conneries.
- Attends mon mignon. Depuis quand t'es censé avoir décroché?
- J'ai décroché... De c'que tu viens de dire.
- ...
- Le temps, tout ça c'est, genre, relatif. Et euh, pas de panique, c'est... C'est quoi le mot, déjà... RECREATIF! C'est récréatif.
- Depuis quand?
- Euh, ben... Longtemps, sûrement. J'm'en rappelle même plus. T'as remarqué, qu'ça se mélange un peu, des fois, les jours et les semaines?
"
En vérité, je n'avais pas pu me résoudre à arrêter directement après qu'on m'ait attribué ma fonction de chaperon, comme cela avait été convenu. Mais depuis presqu'une semaine entières, je m'efforçais de ne toucher à rien afin de mener à bien la mission qui m'incombait.
"J'ai failli te croire. Je te filerai des cours, si tu veux.
- Regarde-moi bien dans les yeux. J'peux t'le jurer.
"
Depuis au moins quatre jours, ça j'en étais certain, j'étais clean.
"Si les mirettes étaient le miroir de l'âme ou une connerie du style, alors t'aurais lourdé la tienne contre une dose depuis bien trop longtemps pour t'en souvenir.
- ... Qu'est-ce qui m'a trahiny weeny teeny weeny...?
- Ecoute... Vu ce que t'as dû encaisser ces temps-ci, je serai compréhensive.
"
Sammi disait toujours, là d'où je viens, le système de santé encourage la vente de came. Alors t'as plus qu'à prendre le pli. C'est bien plus rapide de foncer au pub du coin demander ce qu'il te faut au dealer local. Le réflexe, c'est ça. Pourquoi s'emmerder à perdre des heures entières, prendre des risques inutiles pour faire du stop jusqu'au cabinet d'un toubib? Pourquoi se fabriquer un ulcère en se demandant comment on va pouvoir payer la facture de six-cents dollars d'hosto, tout ça pour qu'un urgentiste te gratifie d'une unique, famélique prescription? Pourquoi se farcir son regard plein de jugement et de condescendance? Un dealer, lui, il te jugera pas, peu importe ce que tu viens chercher. Un peu comme une pute, en fait.
"Ok. J'ai déjà fait quelques écarts, mais pas hier, j'te jure! J'ai rien dans le résiné à part ton foutu martini!
- Arrête. T'en tiens encore une sacrée bonne.
- T'as l'air rudement bien informée dis-moi, mais je t'en prie, garde donc ça pour toi!
- T'es bien certain de pas être au parfum de ce que t'as dropé?
- J'te suis pas là.
- J'ai péché ça au fond du verre que t'as éclusé.
"
Devant mes yeux, un petit buvard orné d'un smiley vert fluo vint éclipser la lumière aveuglante du tube néon.
"Attends... Tu déconnes? Dans MON godet, t'es sûre?
- Ca te rappelle quelque chose?
- Que dalle peau de balle.
- Bon, admettons. Alors ça voudrait dire, enfin... J'te fais pas de dessin.
- Mais qu'est-ce que ça foutait là?
- C'est toute l'énigme, t'es long à la détente.
- Den'... Qu'est-ce qu'on a fait entrer dans mon putain de corps?!
- Question subsidiaire: elle se vrille la cervelle avec quoi, ta copine?
- Mais qu'est-ce que ça fout? Quel rapport?
- Redescends rien que deux secondes! Allez, gamberge, cogite un peu!
- Laisse-moi réfléchir... Elle a descendu deux ou tris Long Island, mmmmmmh.... Quelques vodkas-cranberry...
- Y a des vocations de comique qui se perdent.
- Euh, bah... C'est tout.
- Ca m'ferait mal.
- J'vais pas te réciter tout le putain d'alphabet, OK, elle s'envoie tout ce qui passe, c'est à se demander comment elle arrive encore à être fonctionnelle...
- Ce genre de constats te va sacrément bien. Ecoute, rien à battre des petits remontants, C, MD, etc, elles roulent quasiment toutes à ça. Moi ce que j'te demande c'est ce qui la fait tripper dur selon toi, hein, pourquoi elle roule sur les jantes comme ça, alors passe la seconde!
- Des... Buvards-smileys?
- Dans le mille. Tu vois quand tu veux...
- ... Sam...
- ... Aurait jamais pu faire ça? T'es d'une effarante naïveté. Elle a probablement voulu te balader un peu pour te détourner de ta mission. Et pas en faisant les choses à moitié! Elle aurait pu se contenter d'un gentil petit cachet d'aspirine, mais non. A en juger par tes errances obsessionnelles de gamin de quatre ans, je dirais qu'elle t'a carrément filé un buvard de notre bon vieil ami l'acide lysergique. Y a pas de doute, ton système nerveux central doit se régaler.
- L'aspi me fait plus rien.
- Tu m'étonnes.
- Ca se peut pas...
- Qui ça peut être d'autre? Shah a plus ses entrées ici pour des raisons évidentes.
- Sous son apparence humaine, peut-être. Mais en bombyx...
- Quoi?
- Tes costauds à la sécurité sont pas habilités à scanner les grosses mites qui battent des ailes plus lentement que le temps réel... Si?
- Mais c'est quand que t'aterris bon dieu... Si tu m'avais rencardée comme convenu, j'aurais pas besoin de te tirer les vers du pif! Ca doit faire un petit moment qu'elle tourne a l'héro ou à l'oxy, non? Entre les orteils, les fosses poplités, aux creux des bras.... Ca dure qu'un temps, et même une peau d'albâtre comme la sienne finit par dévoiler cette lividité caractéristique de la blanche. Tu l'avertiras que c'est plus la peine qu'elle demande à un de ses clients de lui refiler de la pisse propre... De toute façon, j'vais pas pouvoir la garder, tu saisis?
- Quoi, la pisse?
- Elle a toujours été du genre électron libre. Toutes celles qui font long feu dans ce business le sont à leur manière. Elles te le font vite comprendre: soit tu les emploies telles qu'elles - complètement jetées, camées jusqu'à l'os, autodestructrices au-delà de la rééducation, collectionnant toutes les mauvaises habitudes qui existent, en inventant de nouvelles si besoin - soit tu fais une croix dessus. Tu veux faire tourner cette taule? Alors tu laisses pisser pour un tas de trucs. Tu regardes ailleurs. Tu fais des compromis. C'est un boulot exigeant. Le leur comme le tien. Certaines ont la gentillesse de se maîtriser d'elles-mêmes, après tout c'est comme pour les bestioles, la reconnaissance du ventre n'est pas incompatible avec un certain genre d'affection.
- T'en sais quelque chose.
- Mais Sam a complètement dévissé... Elle était déjà foutrement cintrée quand je l'ai connue, mais je l'avais à la bonne, elle les dépouillait tous.
- D'ailleurs, t'en as déjà vu refaire surface? C'est comme si... Comme si ils s'en remettaient jamais... D'une certaine façon.
- Oh mais elle peut bien les vider jusqu'à ce que leurs yeux tombent par terre, à ce stade je m'en cogne, mais qu'elle le fasse ailleurs que dans mes suites, sans quoi on est bons pour foutre la clef sous la porte! Enfin merde, c'est elle qui collectionne, moi j'ai aucun besoin d'être épinglée pour proxénétisme. J'veux pas qu'on me sucre ma licence. Tout ce que je vends, c'est de l'antigel, des danses privées et des promesses non-tenues.
- Enfin. Tu peux pas la lourder. T'en retrouveras aucune autre avec un nez pareil.
- Ouais, mais son flair semble guidé par une rage incontrôlable. C'est son problème.
- Quoi?
- Ce... Ce truc viscéral qui fait qu'elle est douée pour ce boulot, est probablement le même qui fait que sa vie se barre en couilles. Pas sûr que l'un puisse exister sans l'autre, tu saisis?
"



Dès que vous êtes gosse, les pubs de lessive vous persuadent que ce que vous voulez réellement, c'est que votre linge soit le plus blanc possible. Ca finit par rentrer. Un peu. Mais vous n'avez même pas à attendre d'être adulte pour prendre conscience du contraste entre le monde qu’on vous vend et celui, chaotique, qui vous entoure; et, progressivement, à mesure que vous vous détournez du positivisme béat, renoncez à engraisser votre ego et acceptez de ne plus croire en rien, ce chaos se fait de moins en moins menaçant, de plus en plus attirant.
Pas une seule seconde de ma vie je ne m'étais senti en sécurité. Mais à présent, le danger allait de pair avec un sentiment de liberté sans précédent qui me faisait outrepasser les limites de mon corps malade. Nous écumions les rues chaque nuit, parcourant en une poignée d'heures plusieurs galaxies interlopes, de repaires de crackés à l'agonie en bauges pour crève-la-dalle adeptes de la piquouze, nous incrustant chez l'un, arnaquant l'autre, dévalisant un troisième. Shah et Sammi cherchaient souvent la merde aux mauvaises personnes, puis laissaient faire les choses pour voir jusqu’où les emmènerait le chaos qu’ils avaient semé. Nos longues errances dans les quartiers mal famés, leurs tripots et ruelles encombrées d'ordures dérivaient régulièrement vers d'itinérantes orgies Daliennes où des corps d'âge très différents, tels les montres molles de La Persistance de la Mémoire, enchevêtraient leurs membres et se fondaient les uns dans les autres pour ne plus former qu'un. Sammi se frayait un chemin entre des rangs de pénis dressés, avec l'insouciance d'une petite fille partie à la cueillette aux champignons, sautillant dans les bois sombres.

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On était en fin d'après-midi et, assis en tailleur sur une machine, je fixais la spirale colorée à travers le hublot d'en face quand le message de la banque me parvint.
Ce mot de passe est déjà pris.
La tournée avait commencé quelques heures auparavant et nous en étions à notre troisième laverie. Derrière le bâtiment, Sammi était en train d'aspirer l'âme d'un gros bonhomme en pain d'épice saupoudré de sucre glace. L'arbitre sur talons hauts avait déterminé qui serait le premier à se faire essorer. Le second enfariné faisait les cent pas juste sous mon nez. Le troisième, sonné, lui aussi maculé de poudre blanche, gisait les jambes écartées sur le carrelage, derrière le dernier sèche-linge de la rangée, un soupçon de jus d'airelle dégoulinant de sa tignasse.
Vous n'avez pas le droit d'utiliser de majuscules.
Votre mot de passe doit comporter huit chiffres minimum.

Ici comme dans n'importe quelle laverie automatique, le sablier s'égrenait péniblement par cycles d'une demi-heure. Toutes les trente minutes, de nouveaux mâles en chaleur venaient se languir, appelant de leurs voeux de douces délivrances. Songeant à de délectables occupations du temps. Rêvant à quelque exquise dépravation. Le délice d'une pipe pendant un cycle délicat, d'une branlette le temps d'un rinçage plus. Un programme sport, et l'on se fait retourner le chandail à col roulé.
Ici, dans un plan temporel que Sammi avait créé de toutes pièces, une dimension parallèle où seuls elle et ses michetons existaient, et où je n'altérais le champ de vision de personne.
Vous n'avez pas le droit d'utiliser huit fois le même chiffre.
Vous n'avez pas le droit d'utiliser deux fois la même lettre.

Quelques minutes plus tôt, lorsqu'elle était entrée, notre cabas de linge sale sous le bras, en vieux minishort en jean élimé et T-shirt "I PUT THE 'HOT' IN 'PSYCHOTIC'", les trois types cradingues - probablement routiers ou ouvriers du bâtiment - émaillaient leur discussion de ricanements sonores. Si vous me le demandiez maintenant, je ne pourrais ^pas vous dire comment ça m'est venu. Mais en les observant, j'avais donné à chacun de ces trois dalleux le nom d'un elfe des Rice Crispies.
Bien sûr, elle leur avait servi son cirque habituel, s'inclinant pour tasser le linge dans le tambour, le cul bien haut, ostensiblement offert à la vue de tous, chorégraphie agrémentée de toute l'espièglerie de la petite oeillade de côté qui dit oui, oui c'est bien ce que tu crois. L'élancement d'une silhouette, l'arc d'une cambrure, d'une chute de reins, terminée par un beau petit cul bien rond nous ramène tous à nos instincts les plus primaires, à nos plus ancestrales pulsions, celles de nos ascendants les singes quadrupèdes, obsédés par la levrette, les yeux sans cesse rivés sur les organes génitaux de leurs semblables. D'après les évolutionnistes, c'est en devenant bipèdes, quand nous sommes parvenus à nous tenir debout face à face, qu'on a commencé à s'intéresser aussi aux nibards - d'ici à la bombe atomique, le pas, on l'a franchi.
Si ceux de Sammi n'avaient rien de vulgaires obus, ils étaient néanmoins impeccablement proportionnés, ce qui suffisait amplement à décrocher la mâchoire de la plupart des mecs - par exemple lorsqu'elle se penchait avec insistance pour tirer du sac sa petite pelote de lingerie fine, stratagème d'une subtilité inédite.
"Wow. Mate ce cul, et comme la lumière accroche des reflets chatoyants à sa surface... Elle est..." s'était interrompu Snap, avant que Crackle ne termine à sa place. "Parfaite." "Pffff, ta mère est parfaite", s'était moqué Pop avant que Crackle ne réplique en aboyant "TA mère." Snap avait alors fait remarquer que sa daronne à lui était largement aussi canon. "Je sais, un méchant pétard, j'étais à ça de me l'enfiler", avait confirmé Pop, estimant une distance aussi réduite qu'incertaine entre pouce et index. Là-dessus Snap était venu coller sa sale gueule bouffie à trois millimètres de la sienne en susurrant 'Nan, 'ça' c'est la taille du cannelloni rabougri qui te sert de queue."
Comme chargés de tension mal contenue, leurs reflets avaient commencé à trembloter à l'intérieur du miroir convexe de l'entrée qui, d'un petit coin de plafond, jouait les balances pour la VCR d'en face. L'espace d'un bref et relatif silence, de ceux qui précèdent une bourrasque, ils s'étaient fixés en chien de faïence. Un ange était passé en trombe. On n'avait plus entendu que le ressac des tambours et les crépitements de l'électricité statique. Puis, ça n'avait pas fait un pli: ils s'étaient jetés les uns sur les autres avec cette énergie particulière, cette tendre avidité martiale que seuls frères ou amis déploient dans leurs jeux virils. Comme projetée hors de la rotation d'un tambour, leur mêlée était venue heurter le mur, la violence du choc décrochant le distributeur de lessive qui, en les assommant, avait mis fin au round par K.O.
"Soyons civilisés, les gars. Déballez vos outils et tirons ça à la courte-paille! Hey, je déconne, hein... O.k. Toi, suis-moi dehors. Vous deux, vous perdez rien pour attendre, vous en faites pas. On devrait avoir fini... à la fin du cycle de rinçage." Elle leur décocha un clin d'oeil-flèche au curare.
Cinq minutes après ça, j'avais juste entendu le type gueuler "Merde doucement j'vais juter" et puis Sammi était réapparue seule dans l'encadrement de l'entrée pour faire un signe de tête au numéro deux qui s'était rendu sans résistance. C'est à cet instant que le message de la banque avait fait vibrer mon téléphone.
Vous n'avez pas le droit d'utiliser une date de naissance qui se trouve dans votre dossier.
Vous n'avez pas le droit de vous servir de la touche majuscule. Utilisez le clavier numérique.

"OoOoOoOohoui j'sens qu'ça monte, termine-moi! Ouais finis-moi!" grogna la voix du deuxième type à travers la porte vitrée.
La session a expiré.
Vous devez taper du majeur gauche tout en sautillant en équilibre sur le pied droit.

"C'est géré!" s'exclama Sammi en revenant, toujours seule, puis elle se jeta sur le sac d'où elle extirpa une bouteille de tord-boyaux quelconque dont elle fit sauter le bouchon avec le doigté las de l'habitude. "T'as été bien raquée? Ca valait le coup?" demandai-je. En guise de réponse, elle rejeta la tête en arrière, aspira le goulot avec professionnalisme et, après une bruyante série de gargarismes, lança "Comme-ci comme-ça. Ouch, ça rince les petits arrière-goûts!" puis lâcha un rot sonore. "Bon. Deux bastons en trois laveries, bon ratio mais j'peux faire mieux, tu crois pas? Bordel mais qu'est-ce que tu fous à sauter sur place comme un diable dans sa boîte?"
Copiez ces caractères pour nous assurer que vous n'êtes pas un robot.
Code incorrect.

Je mis peut-être une dizaine de minutes à réaliser qu'ils avaient accepté ma demande de prêt. L'échéancier s'étalait sur trente-six mois. Chaque mensualité s'élevait à soixante dix-neuf euros.

Un flic qui devait faire sa ronde de nuit au coin de la rue passa par là et aperçut Sammi avec toute cette poudre blanche qui avait volé sur elle en un retour de vent. Là, étalé sur sa poitrine et dans ses cheveux, se trouvait l'équivalent d'une dose de lessive ou d'une grosse fiole de C. Rigolarde, éblouie par la lampe torche braquée sur elle, et l'haleine à quatre-vingt dix degrés, elle essaya désespérément de ne pas perdre l'équilibre en lui expliquant que c'était une sorte de rituel païen typiquement Los Angeles comme quoi à chaque nouvelle lune il fallait se couvrir de poudre de soja blanc tout en faisant des moulinets avec les bras et en prononçant des incantations tirées de chansons de Slayer et elle assura qu'il n'y avait aucun problème que c'était récréatif et puis elle ajouta Allez quoi et fit même mine de coincer la tête du flic entre ses seins. Etrangement, il n'eut pas l'air de gober son histoire, et répondit juste J'achète pas, en essayant de paraître le plus laconique possible alors que sa voix trahissait un petit sursaut de rire retenu, et on finit tous en gardave, échouant sur un banc à côté d'un poivrot qui bredouillait avec une certaine conviction à propos de ce qu'il nommait les culs ouverture facile et il me chopa par le col pour me demander en gueulant TU COMPRENDS? et c'est à ce moment, dans un bref silence, qu'on entendit la voix lointaine du flic finir de raconter sa petite mésaventure à un collègue et il termina en disant Tu sais pas le plus drôle là-dedans, c'est que ce soir c'est même pas la nouvelle lune et Sam marmonna C'est donc ça qui m'a trahi et elle me mit la main sur l'épaule et avec ses airs de prof sous Lexo elle voulut profiter du temps dont nous disposions pour commencer à me faire un cours comme quoi tu sais la plus minuscule erreur peut décrédibiliser l'histoire que tu racontes et Shah l'interrompit parce qu'il avait une doléance et lui a juste conseillé, de grâce, de la fermer un peu.
Finalement, au petit matin, les flics nous relâchèrent parce qu'ils n'avaient trouvé aucune preuve flagrante que la neige se trouvait bien en notre possession, peut-être parce qu'elle aurait aussi bien pu tomber d'une fenêtre, ou peut-être parce que Sam les avait convaincus d'une autre façon, mais probablement parce qu'on nous avait arrêtés pour ivresse.


"Dis, t'en as vu d'autres, hein? Tu vas quand même pas t'mettre à chialer? Tu sais combien de mecs se damneraient pour être à ta place?"
A chaque fois que j'avais l'opportunité de coucher avec une femme, j'espérais secrètement qu'elle arrive à me faire oublier le souvenir écoeurant du vestiaire, la douleur pulsant dans mon cul, ou simplement la nausée qui m'étreignait à l'idée qu'on me fasse une simple petite pipe. Mais c'était une responsabilité tacite que je me refusais de faire peser sur leurs épaules, d'autant que jusqu'ici, aucune n'y était totalement parvenue. Agatha, elle, se débrouillait mieux que d'autres: elle réussit à me faire supporter et apprécier la fellation autant que cela m'était possible, même si je préférais de loin ses mains à ses lèvres.
Elle suçait avec enthousiasme et avait totalement apprivoisé son réflexe pharyngé, par le biais d'une technique très étudiée: matin et soir, après s'être lavée les dents, au moment de brosser sa langue, elle progressait vers le fond de sa bouche, à l'entrée de sa gorge et titillait sa luette du bout de la brosse. Au fil du temps, elle avait réussi à aller de plus en plus loin et à gagner quelques centimètres, ce qui lui permettait désormais d'être une avaleuse de sabres hors-pair.
"En fait, je crois que mon uvule est un clitoris. Tu sais, comme Linda Lovelace."
Je lui avouai que, depuis notre troisième rencard, j'avais enfin trouvé, grâce à elle, dans les bacs de DVDs invendus, un genre de porno qui m'excitait: les compilations de scènes de branlettes.
"Tu trouves pas ça super mystique, toi?
- Quoi, se faire reluire?
- Bah non, mater du porno. Quand t'y penses... A la base, te branler en imaginant des trucs, c'est créer toutes sortes d'images exubérantes, de photos dilatées de ton paysage intérieur fantasmatique, dans le langage duquel tu traduis aussi les plans des films de cul. Et puis, tu combines ça avec une réponse physique. Tes doigts activent toutes ces fibres nerveuses. Et là, entre en action ce centre cortical, l'insula, qui s'allume par les caresses et traite aussi des flux d'informations visuelles. C'est ce qui te rend réceptif au contact entre les personnes que tu vois à l'écran et te donne l'impression que les actrices sont en train de te toucher, toi, le spectateur. En gros, tu te mets à les considérer comme des partenaires sexuelles et à les traiter comme telles, elles, figurantes de la représentation symbolique d'un fantasme. De ce fait, tu te plonges dans un état de conscience altérée. Et, après cinq ou dix minutes de cette activité physique limitée, un fluide vital jaillit hors de ton corps... C'est un acte aussi profond que puissant, qui implique le système nerveux mais est aussi régi par des forces et énergies qui transitent par des mécaniques occultes.
- Euh... Ouais... J'avais... Jamais... Vu les choses comme ça...
- De toute façon, le sexe est un genre de chemin tordu vers la connaissance de soi, tu crois pas?...
"
Ca sonnait un peu trop New-Age-gonflant à mon goût, mais d'après ce qu'elle était capable de me faire, il y avait sûrement une part de vrai là-dedans.

"Marie-O'?
- M'appelle pas comme ça.
- Ok, euh... Agatha, faut qu'on parle.
- Ah, nous-y voilà... Ca finit toujours par arriver. Mais cette fois jpensais pouvoir en profiter encore un peu avant d'aborder...
- Nan nan, rien à voir, je me demandais juste, enfin... Je refoule à dix kilomètres. Pourquoi... Comment une fille comme toi serait attirée par moi?
- Ben, tu prends beaucoup de plaisir à me lécher quand la majorité des mecs considèrent ça comme une simple formalité préliminaire, une étape transitoire vers quelque chose de plus essentiel. Et j'aime ça. En plus t'es plutôt doué
- C'est tout?
- Tu veux savoir... Un weekend je suis allée à une de ces journées d'intégration étudiantes. On y bizutait les première année de médecine mais en vérité, à un certain stade de la soirée, tout le monde en prenait pour son grade... Alors je me suis retrouvée là, dans l'arrière-salle d'un pub, parmi les bizuts, au milieu de toute cette dégueulasserie, de leur dégueulis, des litres de pisse et des kilos de merde et de bouffe pour chien dont on les couvrait et qu'on leur faisait bouffer. Et à un moment bien sûr, la cérémonie rituelle humiliante s'est transformée en orgie. Rentrer dans les détails n'a aucun intérêt. Ce que je peux dire, c'est que... Je n'ai pas compris tout de suite, mais de cette moiteur poisseuse, cette crasse, cette saleté omniprésente, a émergé une forme d'excitation pernicieuse qui a transcendé mon dégoût initial...
- Dis, pourquoi tu me racontes ça?
- Tu me fais ressentir exactement la même chose.
"


Personne ne voyait Sammi dans son intégralité, appa­raissant en une vision immé­diate. Elle n'était que reflet dédoublé dans les baies vitrées des immeubles, les vitrines des magasins de luxe et les vitres teintées des voitures, les multiples divisions et diffractions de cette image surlignant la labi­lité de son corps trans­formé en pellicule ou en écran, surface rudoyée par le jeu des opa­ci­tés et des super­po­si­tions, figure abstraite façon­née par des déviations d'ombre et de lumière, oscillant entre maté­ria­lité char­nelle et évanescence, la chair délitée sous la puis­sance du regard dési­rant qui, un bref instant, donne vie à ses chi­mè­res.
Personne ne la voyait telle qu'elle était - et Raven Sharpe encore bien moins que les autres.
"C'est qui ça, Sharpe?
- La preuve vivante que t'as beau détenir les couilles les plus maousses possibles, si on cogne dedans tu t'plies en deux comme tout le monde, eh ouais!
"
Dans sa petite réalité privée, alcôve aux parois transparentes, aux rideaux sertis de gouttelettes coruscantes et de scintillants colloïdes en suspension, elle n'existait plus que pour son plaisir, parmi d'autres déesses aux mentons plissés, aux lèvres inférieures ressorties, courbées vers le bas, aux visages tordus par d'outranciers rictus...
"Marche ou crève? Honnêtement, si j'peux pas me barrer j'préfèrerais buter le type qui me force à marcher. Que l'air soit pompé par un trou du cul de moins. Rhaaaaa c'que j'donnerais pas pour le dessouder...
- Mais une bastos dans le buffet ça serait pas bien futé.
- Si j'crevais d'envie d'échouer à l'ombre y avait pas plus simple tu crois?
- Bah comment tu comptes t'y prendre alors?
demanda Shah, laconique, sa voix monocorde s'extrayant avec peine des grésillements du vinyl des Moments que Sam venait de poser sur sa valisette pickup. La version longue de "Sexy Mama" ne tarda pas à retentir dans la petite pièce.
- Tu pourrais, genre, foutre un truc quelconque dans son verre? suggérai-je.
- Il déroule son mètre, tu te postes à l'autre bout, normal, et au moment où il est le plus vulnérable, au bord de dégorger, BAM!
- Pauvre taré,
sourit Sammi. Son mètre? J'suis censée en faire quoi? M'en servir comme cure-dents?"
Certes, Sharpe n'était plus vraiment outillé pour lui en coller un coup à l'ancienne. Un traitement journalier palliait l'absence de production de testostérone et l'aidait à gérer les désordres hormonaux inhérents à sa double orchidectomie. Mais il demeurait parfaitement capable de durcir, du moins la plupart du temps: l'érection étant provoquée par une vasodilatation des vaisseaux sanguins ainsi qu'une augmentation de la pression sanguine, le processus contractile n'est absolument pas touché par l'ablation complète des testicules.
"Nan, attends, j'ai entendu dire un truc sur les suçons, poursuivit Shah, soudainement fébrile d'excitation, comme quoi si tu aspires assez fort, un caillot de sang se forme, peut se détacher, monter au cerveau et provoquer un accident vasculaire cérébral ou un infarctus du myocarde... Boum!
- Pffff, conneries. Et cette ordure est bien loin de prendre son pied comme tout le monde. Y en a des tas pour qui c'est pas un jeu, qui prennent ça trop au sérieux, veulent faire mal, te cracher leur souffrance à la gueule, mais...
- Y en a aussi un bon paquet à qui ça suffit amplement de te cartonner une paire de minutes.
- Pas lui... Il bouscule mes habitudes. Il est complètement jeté, dégénéré mais... d'une créativité récalcitrante. C'est bien ma veine. Nan, ce type-là, c'est pas n'importe quel pingouin.
- C'est une façon élégante de dire que...?
"
Donc, son braquemard ne tombait pas plus souvent en rade que celui de tout un chacun. Non, en général ce n'était pas le problème. Simplement, il y avait toujours un moment, comme un éclair de lucidité crevant la fragile cataracte de son déni, où il se rappelait qu'il n'était plus en capacité de jouir, et à cause de quoi. En une fraction de seconde, ce qui avait pu lui paraître excitant quelques instants auparavant avait tourné comme lait au soleil. Par quelle pernicieuse logique, quel ambivalent mécanisme ce type avait pu en venir à exiger des rendez-vous réguliers avec la demoiselle qui l'avait décanillé moyennant la fameuse méthode self-defense du pincer tourner tirer? Tout dans la réponse n'aurait su être ramené au sadisme et au masochisme de Sharpe, ou à l'incident - qui n'avaient d'ailleurs pas surgi de nulle part. Sammi savait que son rôle se limitait à être une vectrice d'interférences: elle ne faisait que darder ses rayons, murmurer quelques comptines perverses à travers la chrysalide, mais chaque fantasme ainsi invoqué suivait ensuite sa propre nature, indépendamment de sa volonté.
Sharpe, lui, était malheureusement d'un avis différent. Il considérait toute femme comme responsable de la charge sexuelle des hommes qu'elles croisaient sur leur route. S'il tenait Sammi pour fautive, il lui collait une avoinée. Pas plus tard que la veille, elle y avait eu droit. Quand on est un mâle, un vrai, il est de bon ton de faire éclater sa colère, exploser sa rage. Petite ou grande on la retient, l'emmagasine, la façonne comme on fait tourner un mollard dans sa bouche. Les femmes, elles, doivent encaisser la colère des hommes, et ravaler les leurs, ou les retourner contre elles-mêmes. Un mec file des coups de poing dans des vitres, des portes, des murs, dans leurs compagnes aussi, pourvu que ça sorte, en sang, en sanglots.
Les soirs où tout fonctionnait correctement, c'était parce que Sam avait chialé correctement. Le crâne contre le sol couvert de moquette, il l'étourdissait sans l'abîmer. Il aurait pas fallu qu'elle soit moins baisable, pour lui une fille qui chialait ne représentait aucune espèce d'intérêt si elle n'était pas belle. Parce que sur une fille moche ou quelconque on ne se branle pas, et à quoi bon les faire pleurer si ça ne servait pas sa jouissance?
Pour lui, il n'y avait rien de plus beau qu'un peu de mélancolie sur le beau visage d'une stripteaseuse, et à la seconde où il l'avait vue pour la première fois, Sharpe avait voulu voir quelques larmes étincelantes ruisseler des yeux de Sam et rouler sur la pente de ses joues. au lieu de quoi il était simplement parvenu à la faire sortir de ses gonds.
"Comment il était au parfum pour...?
- Apparemment cette pourriture en uniforme est à la cool avec un de ses agents de sécurité. Ce monde pourri rapetisse de jour en jour.
"
La dacryophilie n'est pas une paraphilie qui prédispose à la violence; ses adeptes se contentent d'apprécier quelques petits jeux de rôle sadiques. Des études récentes ont même démontré que les larmes émotionnelles sécrétées par les glandes lacrymales féminines délivrent un signal chimique volatil qui, lorsqu'il est perçu par les récepteurs olfactifs, a le pouvoir de faire baisser l’activité neuronale associée à l’excitation sexuelle et chuter le taux de testostérone chez la plupart des mâles. Chez Sharpe, c'était l'inverse: ce signal décuplait son excitation et son agressivité. Le temps d'accéder à la situation financière qui lui permettait désormais d'assouvir une bonne partie de ses fantasmes, quelque chose avait muté en lui; il avait progressivement développé des goûts sophistiqués, à force de réprimer ses déviances et de les laisse macérer en lui comme des moisissures.
En échange de la gratuité de ses services, il avait temporairement renoncé à lancer des procédures contre elle. Un sursis de plus, car un jour ou l'autre bien sûr, elle finirait probablement par se faire serrer, mais pour l'instant Sharpe n'avait qu'à claquer ses doigts boudinés.

Mais pour l'heure, tout ce qui importait aux yeux de Sam bouillonnait au creux d'une cuillère en inox. La défonce n'avait jamais joué un rôle central dans sa vie, mais elle y tenait une place importante, anesthésiant gelant des maux irrévocables, figeant des douleurs incurables.
Shah, lui, avait la foncedale. Il était occupé à mastiquer les froot loops dont il avait rempli au ras bord un bol à ramen piqué au Chic Tok du coin. Arrosés d'une dose généreuse d'immonde soft drink Coréen, une sorte de soda à l'aloe vera, les petits anneaux chargés de colorants artificiels dérivaient doucement sur un nuage sombre - du black milk qu'un dealer du bois de Boulogne lui avait refilé, une variété low-cost et diluée de LSD liquide. Dans quoi, et à quel point c'était dilué, ça, j'en avais aucune idée.
"Oh est-ce que j'sais, moi... T'occupe..." se contentait de marmonner Shah. Ma connaissance de l'acide se limitait à avoir vu Sammi le dropper en buvards, fixé sous une couche de chatoyants additifs, jamais sous d'autres formes. Peut-être Shah était-il en train de se foutre en l'air sous mes yeux, avec une nonchalance de gosse flottant dans sa chemise bleu lagon entre les plis de laquelle des bancs de poissons-lune jaune citron se frayaient un chemin, une telle migraine ophtalmique qu'il aurait pu l'avoir dénichée dans la penderie de notre ex-patron Vince Yeong. Ses ailes de bombyx buveur exhalaient en vibrant des remugles acides chargés d'ammoniaque et de bicarbonate de soude qu'il avait mélangés à de la coke. Il avait passé son après-midi à Stalingrad, à synthétiser et fourguer du crack.
Nous ne le savions pas encore, mais cette nuit serait la dernière que nous passerions ensemble, dans une chambre d'hôtel payée par un micheton, comme nous en avions pris l'habitude jusqu'ici. Ses murs décrépits arboraient des teintes utérines. Il était quatre heures du matin et, comme un écho lointain émergeant d'on ne sait où derrière la cloison, une voix nasillarde chantait sur fond de vieille country sirupeuse:
She's the devil in disguise
You can see it in her eyes
She's telling dirty lies.

"T'aimes ça? Me demanda Shah en claquant des doigts.
- J'ai tendance à préférer la musique instrumentale, tu vois.
- Nan j'vois pas, résidu de fond de capote, l'habitude avec toi.
- J'aime pas trop entendre les gens chanter, m'imposer leurs visions et leurs sentiments. A moins que les paroles ne soient suffisamment vagues, abstraites comme de la poésie, qu'elles me laissent un peu de vide à combler. Mais en général, nan, c'est des conneries et toujours les mêmes. Le pire, c'est les chansons joyeuses comme 'Walking on Sunshine', putain quand j'entends ça j'ai l'envie incoercible de buter quelqu'un!
- Pffff t'es trop con. La voix est un instrument comme un autre. Les couplets et refrains d'une chanson peuvent être plus cryptiques, labyrinthiques et convolutées qu'il n'y paraît au premier abord. Le vide est un lieu d’analogies et d’interprétations infinies. Mais le vide c'est à toi de le faire mec. Dans ta tête. Et te concernant il est jamais bien loin.
"
Sur les jambes de Sammi, il y avait toutes ces contusions dans des nuances de pourpre dont vous ne soupçonniez même pas qu'elles existaient et pouvaient apparaître sur une peau, fût-elle fréquemment impactée par l'érosion du sol de la scène d'un strip club. Mais en outre, cloques, pustules et varices avaient peu à peu commencé à fleurir, parmi quelques bouquets de veines thrombosées.
"Ok, ça me flingue. Et puis quoi?"
D'après elle, les points d'injection apparents étaient dûs à toutes sortes d'additifs et de produits d'adultération de l'héroïne de rue - le plus souvent caféine et paracétamol, parfois du xanax. Par le passé, elle avait eu l'occase de se procurer de la blanche pure et non-addictive par le biais de quelques employés d'hosto de sa clientèle, ou d'infirmières qui jouaient les putes occasionnelles. Mais cette époque semblait désormais bien révolue. Désormais, elle s'injectait de la cassonade, une poudre brune qui n'atteignait même pas dix pourcent, et qu'il fallait solubiliser dans une cuillerée de jus de citron. Certains soirs, ne tenant plus, elle y renonçait pour un simple alu.
Allongé sur le lit de l'hôtel, je songeai à tous ces cerveaux oligophrènes, dévorés par l'angoisse ou le délire, déglingués par les désordres post-traumatiques. A tous ces bouillons de culture pour germes et microbes, ces chairs invisibles et clandestines, accablées de maladies chroniques et de maux incurables, ces corps cradingues, suintants, difformes, mutilés, éréthiques et fiévreux, aux organes défectueux et aux membres invalides, tordus de douleur et de rage, agités de spasmes et de convulsions, frappés de mutisme ou de surtension, rongés par les infections, envahis par la purulence et la pestilence. Incapables de quitter leur couche. Infirmes et moribonds. Tous ces êtres pas conçus pour vivre, mais qui ont pourtant survécu. Je les imaginais, le poing levé dans la pénombre qui, partiellement, les dissimulait - qui sait, plus pour longtemps? Ils ne rassemblaient certainement pas toujours assez de force pour se lever le matin, se laisser imprégner de la lumière pâle des rues, il leur était peut-être difficile de venir grossir les rangs des cortèges d'idéalistes aveugles, de croyants en l'être humain, beuglant à l'unisson des slogans et brandissant des pancartes, mais leur existence toute entière pouvait se résumer à un acte de résistance. De ceux qui ne bariolent pas les accroches mais créent autant d'encombrements dans le système bien huilé de la production en série.

"Raven... Tsss. J'croyais qu'c'était un prénom de meuf...
- Faut que j't'explique deux ou trois trucs, une bonne fois pour toutes, à propos de ça... Alors voilà. Dans une espèce sexuée donnée, tu peux avoir des femelles XX et des mâles X, comme chez les insectes, ou des femelles ZW et des mâles ZZ, comme chez les oiseaux; chez les reptiles, un individu peut être femelle parce qu'il s'est développé dans un environnement chaud, ou bien froid pour les mâles; chez les vers plats, on devient femelle en perdant à un genre de duel à l'épée de pénis; chez les poissons clowns et les poissons perroquets, un individu peut naître femelle mais changer de sexe pour remplacer le seul mâle de leur groupe lorsqu'il meurt; les mâles seiches et crapets arlequins peuvent adopter une apparence et un comportement de femelles parce qu'ils essaient de se rapprocher des femelles en vue de s'accoupler avec elles; et chez les myxomycètes ou certains champignons, tu peux même avoir des milliers de genres au sein d'une même espèce.
"
La télé de l'hôtel ne réceptionnait que la chaîne Nature qui diffusait un documentaire sur la coercition sexuelle chez les insectes. On y voyait une femelle libellule Æschne des joncs, en pleine période de pondaison, faire le mort dans le but d'esquiver les avances d'un mâle trop insistant.
Shah m'expliqua que chez les humains, un homme peut naître femme mais avoir une déficience en stéroïdes-5-alpha réductase, alors il lui pousse un pénis vers l'âge de douze ans. Qu'on peut disposer d'un chromosome X et d'un chromosome Y mais être insensible aux androgènes, ou bien manquer d'un gène SRY sur le bras P du chromosome Y: alors on se retrouve avec un corps de femme. Qu'on peut avoir un corps d'homme parce qu'on a une paire de chromosomes X mais que l'un d'eux possède le gène SRY, ou bien avoir une paire de chromosomes X mais aussi un chromosome Y. Qu'on peut être une femme parce qu'on a juste un chromosome X et rien de plus. Mais que ce qui compte réellement, ce qui est absolument indiscutable, au-delà de la biologie et de la génétique, c'est la façon dont on se définit soi-même, dans sa tête et son coeur. C'est là tout ce qui importe.
J'étais en pleine réflexion là-dessus, quand un des poissons-motifs de la chemise de Shah se mit à nager vers moi, ondulant dans l'air liquide. Ses écailles vertes virèrent au bleu. Il se mit à parler avec une voix de Sammi sous hélium.
"Nous, les femmes, avons toujours été émotionnellement et spirituellement plus fortes que vous... Parce que la forme humaine de base est femelle. Tu vois, c'est pas pour rien si on parle de mâle alpha: le concept primitif d'un homme avant les tests beta, prototype encore défectueux et inapte à être livré au grand public. La masculinité est un genre de malformation congénitale. Et nous sommes bien trop maladroites pour rester dans les parages de si fragiles virilités, tout entières construites sur l'oppression sexiste et l'auto-attribution de privilèges aussi arbitraires qu'obsolètes."
Sammi disait que la plupart des mecs n'obtiennent pas ce qu'ils souhaitent, parce qu'ils ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils désirent. Après quoi courent-ils exactement, perdus autant qu'ils sont dans une forêt cacophonique qui clignote sans cesse de partout et les étourdit? Il faut les guider, stimuler leur palais, leur foutre ton cul sous le nez, martelait-elle, et les persuader que c'est lui qu'ils veulent. Les appâter, les aguicher, les racoler en permanence. Occuper l'espace, ne jamais céder un pouce de terrain.
"Les gens ne savaient pas qu'ils voulaient du rockabilly, ou des blockbusters, ou des bouquins à l'eau de rose, ou des pommes empoisonnées, ou des cheeseburgers à cinq dollars, avant qu'on leur en serve pour la première fois. Avant qu'une vague grouillante de stimulus ne vienne s'imposer à eux et submerger de part en part leur organisme hors de contrôle, avant le sublime moment où le reste du monde s'est effacé devant la tentation d'y goûter. La toute première morsure. Les composantes chimiques et psychologiques du goût de la première bouchée. Chaque nouveau choix qu'ils font crée de multiples changements biochimiques et affecte la structure de leur cerveau.
- Peut-être sont-ils simplement surpris. Peut-être s'attendaient-ils à autre chose.
- La plupart ont beaucoup trop d'idées préconçues de la manière dont ils vont être affectés par chaque chose ou chaque être qu'ils rencontrent.
"
Je me rappelai ma déception quand, gamin, j'avais goûté des froot loops pour la première fois. Rien à voir avec ce que vendait le toucan du spot publicitaire. Ces céréales étaient toutes aromatisées de la même façon. Chaque couleur ne témoignait pas d'une saveur particulière, et les colorants alimentaires finissaient par se mélanger au lait, le faisant virer au gris verdâtre.
"Alors il faut surprendre, provoquer. Désarmer. Désorienter. Désarçonner.
- Déclencher des bagarres dans les lavomatiques?
- Pour moi, être créative est la seule façon de parvenir à atteindre les gens, à influer sur leurs désirs de manière oblique. A la seconde ou tu essaieras d'être ce qu'ils veulent, de chercher leur approbation, de correspondre exactement à leurs fantasmes, ils te mépriseront. S'il est utile de lire dans leurs pensées c'est uniquement pour pouvoir les dépasser.
- Tu te considères comme une artiste?
- Ouais. Une artiste qui est sa propre création. Pourquoi ne pourrait-il pas y avoir aux portes des musées les mêmes émeutes que devant les étals des bouchers charcutiers? Pourquoi les oeuvres d'art doivent-elles être enfermées, consignées, reléguées à l'obscurité? Pourquoi ne sommes-nous autorisés qu'à en voir des images, des reproductions, des copies? Pourquoi ne pouvons-nous pas les user de nos yeux? Les toucher, les mordre, les déchiqueter à pleines dents, nous en imprégner totalement? C'est pourtant là ce que se permet de faire le Temps.
"
D'aucuns, affirmait-elle, prennent le Temps pour un terroriste. Un vulgaire vandale. Un faussaire malhabile. Lui se fait passer pour l'artiste ultime. Il ne démembre pas les Corés Grecques, il les transforme et élargit la béance de leurs prunelles. De même, son action physique ne nous ampute pas; elle nous métamorphose. Le Temps nous crée à partir d'un schéma ADN, nous projette dans un monde de contingences sur lequel nous n'avons pas le moindre contrôle, puis met sans cesse en place de nouveaux systèmes, des déséquilibres inédits dans lesquels nous évoluons et nous affirmons. Il chuchote, susurre à travers les parois de la nymphe et nous nous révélons, écoutons nos désirs les plus enfouis et nous laissons envahir par nos propres ténèbres. Jusqu'à ce que nos tissus se nécrosent. Se tassent, rétrécissent, se replient, et enfin, disparaissent. Nous voilà délivrés. Ainsi, il ne reste plus personne pour révéler au monde la supercherie.
"Où veux-tu en venir? Tu penses appartenir au patrimoine de l'Humanité? L'enflure de tes chevilles doit être très prisée des fétichistes.
- Ne te méprends pas. Je n'y crois pas plus que toi et n'en ai aucun besoin; je sais m'arranger pour que mes clients en soient sûrs. Ce que je leur donne la possibilité d'abîmer, de détériorer, de souiller, n'est qu'une image, une somme d'artifices derrière laquelle je demeure seule artisane de ma propre destruction.
- Sam, mon chou, coupe le robinet,
l'interrompit Shah. Arrête de farcir la tête du gosse avec tes conneries de monologues élucubratoires à base de parano et de considérations existentielles. Puis, se tournant vers moi d'un air solennel: Mon pote, j'ai une surprise pour toi." Il dévoila entre pouce et index un petit galet bleu indigo d'une forme et d'une taille que j'aurais pu reconnaître entre mille: celles d'une grosse balle de revolver.
"C'est bien ce que je crois?
- Absolument! Tu vas adorer, j'te le garantis. Le free base, tu connais? Ben ça, c'est du free jazz, mec. Du jazz pur. Tu sais d'où vient ce putain de mot? De nous à ce qu'il paraît. Ou, pour être plus précis, de nos collègues des bas-fonds de la Nouvelle Orléans d'il y a deux siècles. En argot Cajun, on les surnommait les jazz-belles: des Jézebel bibliques, parfumées au jasmin vendu par l'industrie cosmétique Française. Pour certains, ce terme découle aussi de 'jizz', le foutre, mais pour d'autres, il dériverait plutôt de l'Occitan argotique 'jaç': 'paillasse'. Au début du siècle dernier, des travailleurs du sud de la France, émigrés en Louisiane, appelaient ainsi les bordels où ils se rendaient, et où l'on commençait à entendre une étrange musique aux rythmes contre-métriques. Tu l'auras compris, toutes ces théories évoquent le cul, la crasse... Choses que les Blancs considéraient comme typiquement Noir. Ce mot - jazz - est une saloperie de terme de Blancs. Il n'a jamais rien signifié pour nous. La majorité de nos artistes le réfutent. Il n'existe aucun terme dans lequel nos sons puissent être enclavés. Mais si 'jazz' signifie 'ordure'. alors il n'y a pas plus approprié pour nommer ma petite création de ce soir.
- Tu déjantes, j'vais pas me fourrer ça!
- Qu'est-ce que ça te fout?
- Dans tes rêves! C'est un suppo de Satan super pointu! Et d'abord y a quoi là-dedans?
- C'est important?
- Encore un peu. Ca te ferait un deuxième trou au cul de me répondre?
- T'arrive t-il parfois de repenser à la puberté? Cette période d'entropie où ton corps endure des mutations déstabilisantes et où tu te retrouves témoin de toutes ces transformations horribles, sans savoir exactement ce qu'il se passe à l'intérieur de toi?
- Nan, quel rapport?
- Tu essaies probablement de les réprimer, mais cette curiosité pour les aspects abjects de toi-même est intacte. Ces sentiments existent toujours quelque part en toi. Nous regardons tous à l'intérieur de la cuvette avant de tirer la chasse, ou au creux du mouchoir avant de le jeter, parce qu'intérieurement, nous ne savons pas qui nous sommes. Ces fluides, humeurs et sécrétions qui, rescapés de nos architectures et mécaniques intérieures, s'échappent de nous, représentent notre seule chance de nous connaître de l'intérieur. Notre charpente garnie de chair et d'entrailles, et les chancres qui les lient ensemble.
- Bah ça donne envie...
- Je veux ouais!
- Dis, ça t'arrive de tester tes trucs? Genre, personnellement?
- Lance-toi. Ca craint rien, mon pote.
- Chaque fois que j'entends ça...
- Par contre, la prise nécessite un petit rituel bien spécial.
- Tu veux dire à part me l'enfiler dans le rectum?
- Laisse-toi vivre! Tes chialeries d'hétéro me filent la migraine. Imagine que c'est un oeuf Fabergé. Ca m'a toujours réussi.
- J'veux dire, c'est pas la joie du côté de mon...
- On est d'accord, ça peut pas vraiment être pire. J'tai pas reluqué la bombonne de trop près mais tu cognes sévère. Y foutre un cadenas y changera rien, tu crois pas? Mais y foutre ça... Tu vas sentir l'adrénaline pomper dans tes veines!
"
J'introduis alors le suppositoire dans la béance sanieuse qui me tenait lieu d'oeil de bronze, ce qui, comme prévu, me fit instantanément un mal de chien galeux. Puis je me mis sur le dos, et Sammi se chargea du fameux rituel. Elle vint s'accroupir au-dessus de moi, mon thorax entre ses cuisses, posa l'une de ses mains sur mon visage et, comme si elle voulait en étudier les traits et contours, effleura tendrement ma joue de l'index puis, du même élan, me flaqua une petite claque, sèche et précise. La sidération m'arracha un rire nerveux que la deuxième baffe interrompit net. A la septième, je me sentis électrisé du désir qu'elle imprime quelque chose d'elle en moi, une chose innommable, donc inattendue, peut-être porter une partie de sa force et de son mal. C'était monté, d'un seul coup, du mercure dans un thermomètre. La suppuration accéléra probablement la dissolution de l'oeuf car il ne tarda pas à se diffuser et entrer en action.
"Sam... Ce qu'on est en train de faire... Ca s'appelle comment?
- Relax. Respire. Détends-toi. Je peux te donner ce que tu veux. Tu ne sentiras rien...
" répondit son sourire d'infirmière sadique, la voix teintée d'un brin d'affection perverse.
Tout dans la pièce me parut d'abord plus lumineux, avant que la persistance rétinienne ne finisse par me jouer ses vertigineux tours, entremêlant à chaque battement de paupière des instantanés d'expressions faciales de Sammi esquissées en traces bleues sombres. Puis chacun des coups qu'elle m'infligea prit une teinte particulière. Chaque gifle fendit l'air puis s'abattit sur ma joue dans un claquement sonore, comme filtré par un genre de pédale wah-wah. Certaines étaient prolongées d'une caresse, me laissant une poignée de secondes pour reprendre mon souffle avant qu'une autre, plus soudaine et cinglante, jouant sur l'effet de surprise, ne me coupe net la respiration, me laissant hébété et hagard. Leur fréquence, elle aussi, variait subtilement, comme les impulsions d'un message codé en morse. Chaque coup était un éclair de couleur qui se superposait au précédent, créant un obscurcissement progressif, la vision qui se trouble comme la surface d'une eau claire au contact de la vase, et là, tout devint clair pour moi: je compris ce dont Sam m'avait parlé, l'amplitude de possibilités qu'elle revendiquait; ce processus de survie, cathartique et organique, de digestion et d'appropriation des traumatismes, rejoués indéfiniment en fantasmes sexuels, en pratiques où le but n'était pas de souffrir, mais de s'en remettre; canaliser sa rage, et se lancer, sans fin, à la poursuite de ces choses que personne d'autre ne pouvait ou ne savait voir, et qu'elle a su transmettre avec talent sans jamais avoir pu les utiliser pour se sauver elle-même.


Six jours après avoir refait surface, je passai sur le billard pour ma reconstruction. Le Docteur Patty Bulaire écrivit:
"Section du sphincter."
Et aussi: "Lésions du canal anal, fissure et déchirure de la muqueuse de la paroi anale."
Il y eût des complications post-opératoires dues aux substances que j'avais ingérées quelques dizaines d'heures auparavant et qui, pour certaines, habitaient encore mon sang. Je m'étais bien gardé de l'avouer à qui que ce soit du personnel soignant de peur que l'intervention ne soit repoussée aux calendes Grecques. Et, bien que brûlant de le savoir, je me suis empêché de leur demander ce qu'il avaient trouvé dans mes veines.
Ils savaient, je savais, mais le silence est resté entre nous.
A mon réveil, je sentis qu'une disjonction s'était opérée pendant mon absence: la façon dont j'habitais mon corps s'en trouvait changée. Un jour, pendant une pause-cigarette, une aide-soignante au crâne rasé m'avait expliqué que nos cellules corporelles meurent et se créent sans cesse. Il est peut-être plus rassurant pour nous de penser que les choses sont stables, mais en réalité, au bout d’un certain temps, tout objet, idée ou corps change. Elle s'est exclamée, la mutation et l’entropie sont les trucs les plus punk qui soient, mec, ça fout juste l’ordre établi en l’air! La matière se transforme en énergie qui redevient matière, ainsi de suite. C'est la façon dont notre univers fonctionne. De même, notre corps n'est qu'un système qui jamais ne croît ou ne rétrécit. Il lui faut environ six ans pour remplacer la totalité de ses cellules.

Ainsi, la personne que j'avais été six ans auparavant n'avait désormais plus aucune existence physique.
Pour la première fois, je me sentis capable de commencer à me libérer du poids de mes souvenirs.




Peu importe qui vous êtes ou avez été... Vous pouvez être ce que vous voulez.
Réveil-éclair à sept heures.
Dès que l’alarme sonne, instantanément, lèvez-vous et dirigez-vous vers la salle de bains comme tous les matins. Recommencez dix fois de suite afin de conditionner votre cerveau à associer automatiquement la sonnerie du réveil avec l'action de se lever. Sachez que, selon une étude très sérieuse, 44% des riches se lèvent trois heures avant le travail contre trois pourcent des pauvres.
A l'aide de mantras, de petits rituels et d'exercices de conditionnement, nous nous fabriquions de nouvelles connexions neuronales.
Après une bonne douche froide, fermez les yeux, et pensez aux choses dont vous êtes reconnaissants. Faites des affirmations positives. Visualisez vos objectifs de la journée, et voyez-là comme rayonnante et fantastique.
Chaque matin, nous avions un petit discours à répéter devant le miroir.
Bonjour ma personne, je suis beau, fort, intelligent, aimé et aimable, et doté d’un pouvoir illimité puisque je viens d’une source de perfection, je suis débordant d’énergie, je suis divinement guidé, je suis tolèrent et animé par l’amour, je suis un créateur de richesse, je suis réceptif à l’abondance, je suis très créatif, je suis une source de joie pour moi même et pour les gens qui m’entourent, je suis chanceux et toujours entouré des personnes qu’il faut au moment qu’il faut, je suis toujours inspiré, je suis dynamique et je finis toujours ce que je commence, je suis beaucoup plus que mon poste de travail actuel, que mes diplômes , que mon statut social, je suis un être spirituel doté d’une âme divine , donc je suis un créateur de miracle.
Commencer à rembourser le crédit à la sommation contracté pour me payer un trou de balle neuf, réussir à économiser pour m'extirper de mon patelin de bouseux et louer un appartement quelque part en ville: voilà quels étaient mes objectifs initiaux. J'avais donc décidé de passer deux ou trois mois à faire le double d'heures de téléphone rose. Mais un matin, je reçus un courrier de l'Agence Pour l'Emploi: une fois de plus, ils me menaçaiennt de radiation si je n'effectuais pas un stage non-rémunéré de dix semaines dans un centre de réinsertion pour travailleurs handicapés.
La réalité n'est que le flux continu de vos pensées et de vos expériences. Ne vous y accrochez pas. Elle est en perpétuel changement. Etre réaliste, c’est en fait être négatif car on a une vision limitée par la réalité. Regardez les gens qui réussissent autours de vous; ce sont les individus qui accordent le maximum de place au rêve dans leur vie.
Quelle était la personne de mon entourage qui donnait le plus de place au rêve dans sa vie? Une travailleuse du sexe psychotique. On aurait dit une blague de mauvais goût.
Ce n'était plus la peine de rêver de fin du monde: il avait déjà sombré depuis bien longtemps, depuis que les hommes croyaient le diriger. Il avait toujours été hors de propos d'espérer le changer. Le Monde n'a pas besoin qu'on l'aide à se changer, il a tout prévu, sa penderie est celle d'Einstein ou d'un personnage de cartoon fatigué, une succession de costumes identiques aux teintes mornes. Tout ce qui nous était accordé, c'était d'apprendre à savoir apprécier la morsure des étincelles de son déraillement. Lâcher prise, et profiter du chaos.
Sammi n'avait jamais prétendu pouvoir accomplir quoi que ce soit d'autre. Elle n'était qu'une petite fille avec une grande gueule, qui n'aspirait qu'à fêter Halloween toute l'année et que j'avais regardée perdre l'esprit, ne plus contenir sa folie lorsque, soir après soir, elle plumait tous ces pigeons, leur extorquand fric et fluides corporels. Et, tombé de la lumière vacillante d'un néon trop beau pour durer, je n'avais rien représenté de plus pour elle qu'un minuscule photon, noyé dans la multitude de ses semblables, particules de lumière accrochées à sa peau lactée.
Quand à Agatha, elle ne trouvait plus le moindre charme à son agent préféré depuis qu'il s'était départi de sa couverture, et je m'étais peu à peu lassé de ses théories sur le Gouvernement qui contrôlait l'esprit des gens à l'aide du fluor contenu dans l'eau potable..
On appelle cela la loi d'attraction: si on pense et parle de façon négative, on attire les personnes et les situations négatives! Tout, absolument tout ce qui arrive dans votre vie, est attiré à par vous! Vous êtes seul responsable de votre échec ou succès dans tout ce que vous accomplissez ou attendez, via les images que vous semez ou construisez dans votre esprit et votre discours verbal et intérieur. Utilisez la formulation positive: par exemplle, ne dites pas « je ne suis pas fatigué », mais « je suis en bonne santé ».
Rien ne comblerait jamais le vide que je trimballais et qui me ravageait les tripes. Mon but devint alors d'accepter la douleur sans chercher à la noyer dans le sexe, l'alcool et la défonce. D'être en prise avec elle, au lieu de me convaincre qu'elle n'existait pas ou de l'anesthésier en modifiant mon état de conscience tous les quatre matins. De la prendre pour ce qu'elle était. Si cette douleur sourde devait traverser ma vie de part en part, je devais probablement essayer de me brancher sur une fréquence qui entre en résonnace avec ele, parce qu'elle ne me quitterait jamais.
Non, oubliez ça. La vérité, c'est qu'en une petite poignée de mois, n'importe quelle drogue peut devenir à peu de choses près aussi mortellement chiante que respirer du CO2.
"Une des choses qu'on peut apprendre en thérapie, c'est que nous essayons constamment de recréer les circonstances dans lesquelles nous sommes le plus à l'aise, même si ces circonstances sont anxiogènes."
L'institut de formation se trouvait à cinquante kilomètres de chez ma mère. Il jouxtait un centre d'accueil pour traumatisés crâniens. Nous prenions nos repas avec les résidents. Jacob, victime d'un accident de voiture qui lui avait causé de sérieuses séquelles neurologiques, venait souvent manger à ma table. Ce qu'il aimait particulièrement, c'était introduire sa queue dans des pots de yaourt bien frais ou bien s'enfoncer des manches de couverts dans le fondement. Le mieux, c'était les deux à la fois et en public. Après les deux premières semaines, et tous ces moments privilégiés passés avec lui, j'avais déjà perdu cinq kilos.
Le reste du temps, Nathalie, notre formatrice sur talons hauts, aussi bronzée qu'obsédée par le New-Age et le Développement Personnel, instruite par les meilleurs spécialistes Anglo-Saxons en coaching de réinsertion, nous faisait courir dix heures par jour après des petits boulots sous-payés, subalternes, inutiles, ou le plus souvent inexistants. Et Loïc Bigot, l'obsédé de première avec qui on mavait collé, passait son temps à reluquer ses jambes.
"Celle-là j'la bombard'rais bien d'affirmations positives et ça lui donn'rait l'sourire moi j'te l'dis!
- Tu crois que limer, quand tu baises, tous ces va-et-vient à la suite, ne seraient rien d'autre en fait qu'un genre d'exercice de conditionnement?
- Hein?
- Pour toi, par exemple, cet exercice aurait pour but l'acceptation de cette triste vérité: tu ne peux pas retourner te terrer bien au chaud dans le ventre de ta chère môman.
- Quoi?
- Laisse tomber. Et t'es pas non plus forcé de me prévenir chaque fois que t'as la trique.
"
Il s'aspergeait de déodorant de la tête aux pieds, portait de longues chaussettes de tennis remontées par-dessus ses pantalons de velours, et adorait faire la toupie sur son siège rotatif toutes les cinq minutes.
"Ils disent qu'on doit chercher du boulot c'est ça? Pas qu'on doit en trouver un.
- Cette recherche entourée d'abrutis comme toi est déjà un putain de job bénévole à plein temps.
"
Il sortait tout ce qui lui passait par le crâne, détaillait chaque femme qui traversait son champ de vision et me faisait partager l'ensemble de ses appréciations. Comme tous les autres stagiaires désoeuvrés, il maintenait en permanence un sourire crispé, celui de l'acteur porno qui s'apprête à lâcher la purée et se fiche éperduement de savoir où ça va atterrir.
Sourire permet de produire de la sérotonie et de la dopamine qui vous aide à être plus productif. Une personne souriante a plus de chances de convaincre ses interlocuteurs, et donc de mener à bien ses projets. Cela vous conditionne également à vous autoriser à recevoir l'Abondance sous toutes formes. Répétez-vous mentalement: je suis à l'aise avec l'argent et je me donne le droit d'être riche. L'argent est un excellent outil au service de mon accomplissement et a exactement la valeur que je lui donne. L'argent vient à moi avec abondance et facilité, je mérite d'être riche, prospère et fortuné. Je mets beaucoup d'amour dans ce que je fais et recevrai beaucoup d'argent en retour. J'aime donner et recevoir et plus j'aiderai les autres à prospérer plus ils me feront prospérer.
On nous apprenait à nous vendre, verbalement, physiquement et par écrit. A rédiger des lettres de motivation crédibles. Comment nous habiller pour bien présenter. On nous certifiait que si nous maigrissions et conservions la meilleure hygiène de vie possible, alors il n'y aurait aucune raison qu'on ne trouve pas de travail. Nous suivions des cours de présentation de CV et de body language, où on nous enseignait comment adapter notre language corporel aux réactions de notre recruteur pendant les entretiens d'embauche. On allait rester sous un bureau toute notre vie, à tailler des pipes pour obtenir un emploi, avaler pour le conserver, et arborer nos ratiches blanches pour se montrer reconnaissant. Et on devrait apprendre à aimer ça.
"Euh... Excuse-moi?
- Ouaip?
- Ce que tu as mis, là, juste au-dessus de l'entretien des sanitaires en hôpital psychiatrique...
- Ouaip?
- C'est quoi au juste 'épongeur de jus'?
- Bah voyez, contrairement aux clients, les cabines de peep-show se rincent pas toutes seules...
- Moi, j'voudrais pas d'un boulot pareil.
- En l'occurrence, c'est le boulot qui a bien voulu de moi.
"
Nathalie nous expliqua qu'il fallait lister l'ensemble de nos expériences sur nos curiculum vitae, car on ne savait jamais ce qui allait taper dans l'oeil des recruteurs. Mais elle tira une drôle de tête en remarquant que j'avais fait mention dans mon parcours de plusieurs boulots dans l'industrie du sexe. Elle nous conseilla aussi de rester à l'affût des tendances, car la présentation des CVs était soumise aux fluctuations d'une mode qui changeait tous les trois mois environ.
Mais ce que je supportais le plus mal, c'était l'internat. Je n'avais strictement rien en commun vec les quinze autres stagiaires. Bien vite, ils s'aperçurent que je les fuyais dès que possible pour me retrouver seul dans ma chambre. Forcé de cohabiter avec eux toute la journée, j'aspirais à la tranquilité le soir venu. Mais...
"TOC-TOC! Y A QUELQU'UN? QU'ESSE TU FOUS LA-D'DANS? TU T'BRANLES?"
Bien souvent, quand vous ne parlez à personne, que vous ne voulez pas faire connaissance, les gens sont destabilisés. D'emblée, ils se sentent visés, pensent que vous ne les appréciez pas, que vous vous croyez supérieur à eux ou que vous leur cachez quelque chose. Il ne leur vient pas à l'esprit que ça n'a rien de personnel. Que vous êtes juste mal à l'aise. Que tout ce que vous voulez, c'est qu'on vous foute la paix. Non, ils doivent à tout prix ramener ça à eux. L'Univers entier gravite autour de leur petite personne. L'idée d'un monde où ils n'existeraient pas leur est trop inconfortable.
Créez votre propre niveau de réalité, une nouvelle réalité désirée dans votre imagination et manifestez-la dans le monde extérieur. Partez de vos envies, non de ce que vous croyez être possible, plausible et envisageable. Faites place au rêve; et fermez tous les jours dix minutes vos paupières pour méditer et imaginer des scènes concrétisant dans votre esprit les situations dans lesquelles vous voulez être.
Nous étions surtout prêts à devenir de parfaits petits employés émotionnels du secteur tertiaire, ceux à qui leur hiérarchie s'adresse comme à des gosses de trois ans. Ceux qui peuvent adopter n'importe quel automatisme ou comportement standardisé, et ainsi endosser n'importe quelle responsabilité. Ceux qui, d'eux-mêmes, se forcent à sourire en permanence, même s'il a été prouvé que maintenir une telle expression, en inadéquation totale avec ses sentiments réels, est extrêmement lourd et épuisant pour l'organisme. Alors, on est agacé, et l’adrénaline monte. Notre corps se prépare au combat. Stress, dépression, problèmes cardiaques... Le quotidien devient une lutte de chaque instant.
Le soir, en s'attardant l'oreille tendue dans la pénombre des couloirs peu avant l'extinction des feux, on pouvait deviner, choeur filtrant à travers les portes de chambre, la cacophonie subreptice des mantras et des leitmotivs ânonnés en boucle par chaque membre du groupe confiné dans son espace intérieur.

Lorsque nous fûmes tous deux embauchés par une entreprise de telemarketing au service de societés de crédit et de rachat de crédit, Loïc se concentra sur une nouvelle cible, celle de la majorité des employés masculins de la boîte. De leur part, Karine subissait quotidiennement des propos déplacés, questions sur sa vie privée, demandes indécentes, et parfois des mains baladeuses. Ils la scrutaient à travers leurs lunettes à verres dégressifs anti-lumière bleue, la passant au crible, commentant ostensiblement son physique à grands coups d'onomatopées et de mimes cartoonesques.
"Vu comme elle est sapée qu'elle s'étonne pas si on la siffle."
"Elle attire les regards avec sa jupe, qu'elle soit pas surprise de s'faire violer. (bruit de succion)"
"Elle roule du cul la salope."
"Admire-moi ce fessier ferme! Mec on doit se sentir bien là-dedans.
- Oh, tu veux pas plutôt admirer ma main?
- Bah pourquoi?
- Pour son élégance anatomique... Ou pour savoir ce que tu vas te manger dans la gueule.
"
Parfois, je l'entendais marmonner, élaborer ses prochaines réparties, se rejouer mentalement certaines scènes. Elle aurait adoré leur faire bouffer leurs mots. Mais ils avaient réussi à la transformer en idole fétichiste de bureau, entravée dans sa parole et ses mouvements. Et cela ne s'arrêtait pas au cadre du Call-Center. "Hey, Mad'moiselle! Z'avez fait tomber vot' sourire!"Lui lançait chaque jour ce clodo édenté qui faisait la manche devant le bâtiment et que les employés, non sans mépris, surnommaient Mikado. "Pardon, Madame. Vous êtes vraiment magnifique..." Soulignait un inconnu, usager des transports en commun, se croyant légitime à exprimer sur son apparence un avis non-sollicité. Puis, s'approchant à trois milimètres de son visage comme s'il s'apprêtait lui révéler quelque incroyable prophétie qui ferait basculer son existence: "Il ne vous manque qu'une chose: le sourire." Jusque sur le flan de l'autobus, un visage de femme photoshoppé vantant les mérites d'une pilule coupe-faim riait aux éclats devant un bol de laitue. "Ho! Ho! C'est pas joli une femme qui fait la gueule! Heu j'veux dire... Ho, faut sourire, tu serais encore plus canon! J'dis ça pour ton bien!", l'invectivait un zonard dans la rue, à trois pâtés de maison de chez elle. S'efforçant de l'ignorer, elle pouvait l'entendre au loin: "Ho, pour qui tu t'prends pétasse! T'es pas si belle que ça! Des bêcheuses comme toi j'men fais par paquets de douze!" Chez l'Homme, comme chez les grands primates, sourire sert à exprimer sa non-hostilité. Les femmes doivent sans cesse montrer qu'elles ne sont pas dangereuses. Qu'elles sont épanouies, jouisseuses, et disponibles sexuellement. Qu'elles vont avaler tout leur Activia avec plaisir et délectation.
Et puis les yeux bleu-gris de Karine s'écarquillaient sur une nouvelle journée, grands comme des assiettes à dessert, tellement exorbités par l'anxieté qu'ils semblaient toujours sur le point de fondre en larmes sous l'effet du moindre courant d'air, ce qui n'empêchait en rien un premier collègue d'y aller de son refrain habituel.
"Hey, tu pourrais sourire, et dire bonjour, salope!
- Bonjour salope.
"
En outre, cette trentenaire angoissée souffrait de ce que les adeptes de la mysogynie Freudienne nomment fixation orale, une sorte de pulsion régressive qui pouvait prendre différentes formes, apparaissait sous le joug du stress et attestait, selon les psychanalystes, d'une certaine incapacité à se libérer du poids de son passé. Petite déjà, elle avait sucé ses doigts à s'en déformer la mâchoire. Maintenant, il lui suffisait de passer son index entre ses lèvres, ou bien un crayon à bille, stylo-correcteur, n'importe quel ustensile de bureau allongé se trouvant à sa portée, pour redécouvrir cette sensation réconfortante. Pour elle, c'était machinal. Pour les mecs qui la scrutaient, c'était simplement excitant.
"Préviens-moi quand elle part déjeuner. J'vais lui chouraver son stylo préféré, aah j'aimerais tellement être ce bic bleu... et aller m'enfermer aux toilettes pour me branler dessus. Et puis j'le remettrai en place et quand elle s'en servira elle s'en foutra plein ses jolies mimines... J'crois bien que ça suffira à me faire redurcir! Tu me couvres, dis?"
Karine occupait le box voisin du mien - Greg m'y avait placé parce qu'il s'imaginait que je n'avais aucune chance, ce qui était vrai: personne n'avait la plus petite chance et je ne cherchais pas à en avoir une. Comme elle se montrait systématiquement insensible au baratin et aux assauts des mâles, il se murmurait qu'elle était probablement lesbienne. Ca ne pouvait être que ça. C'était pas possible autrement. Et puis les brouteuses à la Dorcel c'est excitant.
Bien qu'extrêmement méticuleuse dans son travail, elle peinait à se faire apprécier de la plupart de ses collègues, qui l'avaient cataloguée comme peu fiable dès qu'ils avaient remarqué qu'elle maigrissait à vue d'oeil de jour en jour, et prenait des anxiolytiques - ce qui ne représentait pas, en soi, un problème, de nombreux employés se bourrant de cachetons pour tenir le coup. Non, l'ennui était que cela se voyait, qu'elle ne les ingérait pas toujours dans le plus grand secret. On l'avait déjà prise sur le fait dans la salle de pause. Seroplex, xanax, depakote, stilnox et révia étaient les seuls amis de Karine. A la fin de sa journée, il lui arrivait pourtant de discuter avec une ou deux consoeurs sur le départ:
"Depuis que j'ai réformé les heures d'alimentation coordonnées aux méridiens des organes, je n'ai plus de problème avec le lait de soja."
Ici, comme partout ailleurs mais de manière plus évidente, ce qu'on nommait lien social existait uniquement comme l’ensemble des mots vides au moyen desquels l’entrave par laquelle les individus étaient empêchés de se déplacer, de quitter la place qui leur était attribuée, était exprimée. La plupart des gens ont bien du mal à maîtriser une existence sur laquelle ils portent un regard myope et égocentrique. Ils sont contraints de prendre en permanence une multitude de décisions professionnelles et personnelles sans réellement comprendre les mécanismes de leur environnement, les différentes manières dont le monde, autour d'eux, change à toute vitesse. Alors, dans un processus d'aliénation objective, ils finissent par s'identifier avec l'existence qui leur est imposée et y trouvent, tant bien que mal, réalisation et satisfaction. C'est le seul mécanisme de survie qui leur vient à l'esprit: aucune autre possibilité ne semble s'offrir à eux. Après tout, l'instinct de conservation est le premier réflexe de tout être doué de sensibilité.
Lorsque vous partez travailler, fredonnez quelques notes d’une mélodie rythmée que vous aimez particulièrement. En arrivant sur votre lieu de travail, saluez vos collègues de manière sonore et enjouée. Si l’un d'entre eux ne vous répond pas, approchez-vous de lui – en gardant une distance respectable - et répétez ce bonjour qu’il n’a peut-être pas entendu ; après tout, qui sait ? Si l’un de vos collègues s’adresse à vous de façon agressive, marquez un temps d’arrêt et exprimez-lui ce que vous ressentez d’un ton bienveillant. S’il persiste dans sa mauvaise humeur, dites-lui que vous comprenez qu’il puisse être irrité, mais que vous n'êtes en rien responsable de ses états d’âme. Seul celui qui est prêt à endurer toute l'adversité de l'ascension aura le privilège d'apprécier les splendeurs qui s'offriront à lui une fois au sommet.
L'architecture nous affecte. Les structures conditionnent et façonnent notre manière de voir, entendre et naviguer dans un environnement donné. Ici, dans notre espace de travail, décor aux teintes blanc-gris-beige anti-déconcentration, sous cet éclairage économique rose-jaunâtre dégueulasse qui n'existe nulle part ailleurs, sous l'écran d'objectifs affichant aux yeux de tous nos stats du mois dernier, nos scores du mois en cours et les goals à atteindre pour conserver nos places, chacun parqué dans son petit box, le cul cloué sur nos sièges ergonomiques dix heures par jour six jours par semaine, nos écouteurs professionnels vissés sur les oreilles, des micros antibruit au bout des perches flexibles de nos casques, nous suivions scrupuleusement les schémas et arborescences des scripts d'appel et les éléments de language inscrits sur nos écrans d'ordinaeur. Bonjour [Nom du potentiel client], c'est [votre nom] de [Nom de la société]. Auriez-vous quelques minutes à m'accorder? Je souhaiterais vous expliquer brièvement la raison de mon appel pour que vous puissiez décider si vous souhaitez continuer cette conversation. Cela vous convient-il? [ -> Ayez le réflexe de cette question, elle vous fera gagner du temps et donnera au prospect l'impression qu'il contrôle la situation. Efforcez-vous de paraître toujours dynamique, engageant et engagé. Ne lisez pas le script, interprétez-le. S'il sent un manque d'investissement de votre part, votre interlocuteur saura que votre discours est scénarisé et, en tant qu'individu capable de prendre des décisions, il n'aura aucune envie de s'impliquer... Puis, développez votre argumentaire de vente en évitant le plus possible d'être interrompu.]
Si oui, poursuivez: avez-vous déjà songé à regrouper toutes vos dettes en un seul prêt aux mensualités réduites? Expliquez-lui le principe du rachat de crédit.
Si non, demandez: puis-je vous rappeler plus tard? Demandez: y a t-il une autre personne à laquelle je pourrais parler? Si oui, demandez ses coordonnées et terminez la conversation. Si la personne dit ne pas être intéressée ou ne pas avoir les moyens, programmez tout de même un rappel.
Si non, demandez: voulez-vous recevoir des informations par mail? Si oui, vérifiez les coordonnées téléphoniques et l'adresse mail du prospect et concluez: merci de m'avoir accordé quelques instants. Je vous envoie les informations de suite. Je vous appellerai la semaine prochaine afin de vérifier que vous les avez bien reçues. Programmez un rappel.

A son arrivée au Call-Center, chacun suivait une formation d'une semaine: on lui expliquait comment se préparer mentalement et lutter contre la peur du « non », utiliser la technique du « yes set » ou comment capitaliser sur le « oui » pour ferrer l’opportunité de vente, identifier et répondre de manière automatique aux principaux freins classiques du client et rationaliser leurs réactions à l'aide de la loi de Gauss:
Les écarts constatés d'une réponse à une autre peuvent être importants, mais la tendance reste significative.
On lui apprenait également à s'appuyer sur le système SONCAS, une méthode de vente censée reposer sur les principaux besoins fondamentaux des prospects pouvant influer sur leurs motivations d'achat: Sécurité, Orgueil, Nouveauté, Confort, Argent, Sympathie.
Ensuite, après une semaine d'essai, le téléprospecteur était soumis à un objectif mensuel de cinq appels par heure. Puis, le deuxième mois, il passait à un appel toutes les quatre minutes. Le goal du troisième mois s'avérait encore plus difficile à atteindre, et ainsi de suite. Chaque employé qui réussissait à franchir la barre de ce troisième mois se voyait offrir douze semaines reconductibles d'abonnement à un club de fitness local. C'était la seule prime qu'il pouvait envisager: sa paie, elle, n'évoluerait guère, ne dépassant que d'une petite dizaine d'euros le salaire minimum.
La moindre information se retrouvait consignée et transformée en statistique: nombre d'appels par heure, durée moyenne de chaque appel, nombre de ventes réussies, temps moyen de traitement par dossier, pour chaque agent.
Nos boxes étaient délimités par de petites cloisons pour rendre plus difficiles d'éventuels échanges entre nous, et ne devaient contenir que le strict minimum, le nec plus ultra du nécéssaire: sur chaque table, un stylo épinglé à son bloc-notes, et un ordinateur relié à un téléphone fixe. L'équipement rudimentaire. Pas de portable. Pas de sac, manteau ou autres affaires personnelles. Pas de bouteille d'eau ou de nourriture. Bien qu'il n'y ait jamais aucun contact clientèle, et que les prospects ne pouvaient voir ce que nous portions, l'entreprise avait mis au point un dress-code à respecter: pour les femmes, jupe ou robe, veste ou cardigan et haut sobre fermé. Les talons étaient appréciés et considérés comme des éléments du workwear qui pouvaient booster la confiance. Pour les hommes, mocassins, pantalon et chemise claire à col classique fournie par la boîte qui transmettait ainsi son identité et ses valeurs: sérieux, pragmatisme et sens de la méthode. Les bijoux, exceptées les montres sobres, et tout ce qui pouvait afficher une phrase d'accroche ou un slogan étaient proscrits. Nos absences étaient rigoureusement minutées. La pause-déjeuner ne durait qu'une demi-heure. Chaque employé mangeait seul, car il devait toujours être remplacé par un autre afin que sa ligne ne reste jamais vacante. Bien entendu, le tâcheron qui se retrouvait avec une surcharge de travail à l'heure de pointe vous détestait pour ça.
Greg, le responsable-plateau, le Grand Superviseur, l'oreille omnisciente qui écoutait toutes nos conversations dans l'optique infiniment noble de juger du rendement de chaque agent, martelait tous les quarts d'heure ses exclammations apodictiques:
"Au téléphone il faut sourire! Si vous ne souriez pas les gens l'entendroint!"
Depuis son bureau, il fliquait à distance nos ordinateurs. Il passait aussi très souvent dans les rangs, traversant la pièce d'une démarche qui se voulait impériale, mais ressemblait plutôt à celle du chômeur qui parcourt des rayons de supérette le jour des allocs, un air d'opéra en tête, jetant ça et là quelques regards condescendants à des produits de marque, en se disant que, s'il le voulait, il pourrait carrément se payer la boutique. Il était notre Souverain, notre Seigneur carnassier, notre Divinité au sourire Colgate. Enfin, ça, c'est ce qu'il voulait nous faire gober, comme à chaque fois qu'on confie un peu de pouvoir à un quelconque minable un peu trop dynamique, qui empeste le déodorant sport tenue soixante-douze heures. Régulièrement, il s'arrêtait net, portant la main sur l'oreillette greffée à son lobe en un geste théâtral, et son regard se figeait, signe qu'une sorte de dissonnance que lui seul avait su percevoir était venue troubler l'harmonie du workspace. Puis, se réjouissant d'avance, il se dirigeait à pas feutrés vers le box près duquel il allait s'attarder, pour nous y prendre en traître. Nous ne l'entendions jamais approcher et soudain:
"HEY! Dis. Ca t'arrive de sourire?
- Parfois je montre les dents mais on ne sait jamais quand. il faut rester sur ses gardes.
- Souris. Ouais t'auras l’air débile, mais primo ça te changera pas beaucoup, secondo mieux vaut avoir l’air con et être heureux que l’inverse. Tout ce que tu vas te fabriquer avec ton énergie négative, c'est un ulcère ou un cancer! Ah, autre chose: on vend pas d'abonnements au câble ici.
- Hein?
- Tu vois où je veux en venir. Ta voix est trop...
- ... Ouiiii?
"
Le moindre de nos gestes, la plus minuscule de nos syllabes était le résultat d'études de marché et de schémas directeurs précis. Je m'appliquais donc à formater mon phrasé, ma diction, mon intonation. Articulation, silences, débit et scansion devaient se plier aux codes rythmiques du script. Le langage peut altérer notre perception du temps. Vider les mots de leur sens semblait impératif, afin de pouvoir les répéter sans y penser, sans état d'âme. Mais le naturel était revenu au galop.
"Mets-toi à la place d'un connard de surendetté, hein? Ou d'un petit vieux qu'a plus toute sa tête, peu importe. Tu entends cette voix. Tu te dis...?
- Euh... Ce type a une belle voix?
- Non. Ce gars veut m'enculer.
- Et alors? C'est pas ce qu'on fait?...
- Ben, c'est comme face à une nana...
- J'ai un peu peur de demander, mais comment ça?
- Ils n'ont pas à le savoir à l'avance!
- Je vais gerber.
- Eh ben ravale sec tes scrupules parce que je veins de te donner un excellent conseil.
- Je vois. Mais je mets beaucoup d'amour dans ce que je fais, Greg.
- Ah, c'est ça!
s'exclamma t-il en claquant des doigts. Ta voix est mielleuse.
- Elle est comme elle est. Je ne suis pas une erreur ni un problème à résoudre, moi moi moi je suis très bien comme je je je suis.
- Euh... Il faut lui donner plus d'ampleur.
- D'amplitude?
- On s'en branle! Fais comme si... Comme si t'avais les couilles au tréfonds de la gorge. Tu... Tu saisis?
- Mouais, j'crois. Ca fait beaucoup de métaphores sexuelles.
- Fais tes exercices de diction!
- Je, je, je, moi, moi, moi... J'suis chaud.
- Et n'oublie pas: tout est possible à qui souhaite vraiment quelque chose!
"
Il semblait convaincu que ce genre d'analogie viriliste constituait une imparable expression mémotechnique qui parviendrait à révéler la nature profonde de tout mec digne de ce nom.
Répétez: je m’exprime librement et facilement. Je suis de plus en plus à l’aise devant les gens. Je communique facilement et suis ouvert aux relations. J'assume ma présence où je suis, je regarde les gens et parle avec facilité. Ma voix est de plus en plus forte et présente.
A partir de ma quatrième semaine, Greg ne s'arrêta plus devant mon box. A distance, il se contentait de pointer ses deux index vers moi et lançait son épiphonème d'un ton emphatique: "Allez le winner! Les couilles bien au fond de la gorge!". Puis il retournait hurler dans le dos des autres employés. "VAS-Y LE LÂCHE PAS CELUI-LA!". J'étais à peu près certain que les prospects pouvaient l'entendre.
Dans la salle de pause se trouvait un vieux poster défraîchi représentant une plage de sable fin-palmiers-mer turquoise délavé, unique fenêtre par laquelle les téléprospecteurs avaient la permission de s'échapper quelques minutes. Lorsque je me retrouvais seul devant la machine à café, je plongeais les yeux dans les abysses de mon gobelet de jus de chaussette et, comme j'avais déjà entendu Shah le faire, me mettais à marmonner d'hostiles imprécations à l'adresse de mon supérieur hiérarchique, espérant qu'elles l'atteignent, par la seule force de mon intention, jusqu'au tréfonds de ses viscères gris. J'imaginais un ciel matinal gorgé de pluie et chargé du tonnerre et, reproduit par le miroir de sa salle de bains, le découpé saccadé des reliefs du visage de Greg, à la lumière de violents éclairs, un sursaut, et la lame neuve de son rasoir glissant et dérapant sur l'épiderme de son cou, le marquant d'un pointillé rouge de plus en plus net à mesure que le sang commencerait à s'en échapper goutte à goutte, tap... tap... tap... mouchetant de petites grappes vermillon la faïence immaculée du lavabo et le carrelage méthylène, en une lente et abondante hémorragie impossible à endiguer. Un pansement sur la coupure toujours fraîche dont l'écoulement continuerait à imprégner son col de chemise, je le voyais déambuler, un peu moins flamboyant que d'ordinaire, dans notre environnement de travail stérile, quand soudain, des gargouillements gras se feraient entendre, à plusieurs reprises comme un mantra méthode coué, des sourcils se dresseraiennt et des yeux s'écarquilleraiennt derrière les boxes, il sentirait son bide sur le point de délivrer sa propre prophétie autoréalisatrice, ses intestins tentant de le prévenir de l'imminence de quelque chose d'épouvantable qui lui arracherait son habituel sourire satisfait, déjà quelque peu terni par l'épisode du rasage matinal. Puis le voilà aimanté vers le voyant lumineux de la sortie de secours, le long couloir paraissant toujours si interminable dans ces moments-là, deuxième à gauche après les bureaux de la direction... Enfin, il y serait, pousserait l'une des portes à battants, trop tard, la diarrhée n'attend pas, un flot fulgurant, incoercible... Puis un bref soulagement, avant de remarquer le petit cylindre de carton gîssant accroché au distributeur tout près de lui, le futale baissé il manquerait de trébucher en inspectant chaque chiotte mitoyen mais tous les dérouleurs seraient vides, plus de papier hygiénique dans les toilettes de la boîte. Ce jour-là, les plombiers auraient entrepris la réparation des sanitaires des femmes et auraient coupé l'eau pour la journée, tant que cette pluie torrentielle continuerait de s'abattre sur la ville... A la caféteria, attablé devant son plateau-repas, Greg mastiquerait la première bouchée de son habituel steak haché du mardi, tentant d'y trouver un semblant de réconfort, quand Karine passerait sous ses yeux avec son assiette de salade et son yaourt zéro pourcent, et il la saluerait comme chaque fois, mais prendrait conscience de son erreur, cette odeur qu'il refoule à dix kilomètres ayant déjà fait le boulot pour lui; alors il replongerait avec dépit le nez dans son assiette, et là, hurlerait de terreur et cracherait de dégoût: les coquillettes au beurre se seraient changées en asticots grouillant sur la tranche de viande sanguinolente, comme encore vivante, et ce petit morceau de barbaque ne lui aurait été servi que dans un seul but, lui refiler le cancer, celui-là même dont il avait toujours menacé les employés les moins souriants, infoutus d'être performants, solaires et proactifs comme lui. Comme il adorait le rappeler: on n'a que ce qu'on mérite.
Je me délectais de cette vision, de la haine que je lui portais, la colère était tout ce qu'il me restait pour ne pas laisser aux larmes le temps d'arriver. Je prenais mon pied à l'imaginer comme, l'a écit Aristote, chacun prend plaisir à contempler les images les plus exactes de choses dont la vue lui est pénible dans la réalité, comme les formes d’animaux les plus méprisés et les cadavres.
J'abhorrais tout ce que voulait représenter ce type, ce désir inlassable de pureté des nations industrialisées, d'un pays qui n'est qu'une terre de débiles profonds persuadés que leur culture fromagère vaut pour du génie; cette obsession de l'hygiène au point de nuire à son propre système immnitaire qui ne demande qu'un exercice régulier pour fonctionner correctement; cette séparation arbitraire et factice érigée par l'homo corporatus entre lui et l'apparent chaos de la nature, comme si son corps n'était pas formé d'à peu près autant de cellules humaines que de cellules bactériennes, comme s'il ne baignait pas en permanence dans un nuage de bactéries et ne faisait pas partie intégrante du désordre biologique, comme si cette illusion lui donnait la possibilité d'être davantage que de la bidoche qui pense; ce principe de base erroné selon lequel un organisme humain qui fonctionne naturellement est toujours en parfait état de marche, alors qu'il n'est que de la bidouille, une série de compromis de l'évolution qui fonctionne juste assez pour se reproduire et n'existe qu'en état de décomposition constante, supportant à peu près l'entropie jusqu'à succomber à l'inévitable; cette stupide certitude, comme quoi toute dysfonction corporelle ne peut être que le symptôme d'un danger venu de l'extérieur - infection, poison, corps étranger indéterminé - plutôt qu'un vice de forme de notre corps lui-même: comme si, une fois la menace identifiée et prise en charge, il retrouvait son état originel de perfection.
J'éxécrais tout ça en bloc. Pour moi, la pureté n'était que le fait, purement négatif, de l'évitement de la contamination. Est pur ce qui n'est autre que soi-même, dans une adéquation totale de soi à soi ; est pur ce qui est tautologique. C'est-à-dire : est pur ce qui n'est rien, dans la mesure où il n'est que le rien qui soit tautologie absolue. Dès qu'il y a quelque chose, la pureté s'effondre. L'impureté est la condition de tout - la pureté la fin de tout.
"Hey! Winner, à quoi tu cogites?
- Euh... Aux meilleurs moyens d'optimiser mes performances en matière d'entretiens en appels sortants, évidemment.
- A d'autres! On se fait pas une place en ce monde en piquant du râtelier vers le sol. J'pronostiquerais qu'à la minute où je t'ai cueilli t'envisageais plutôt de creuser un tunnel pour t'échapper d'ici, pas vrai? Mais à coups du cuillère à café, ça te prendrait toute ta vie... Alors, si tu veux la réussir, accroche-toi!
" Et Greg quitta la salle de pause après m'avoir flanqué une vigoureuse tape dans le dos qui me fît renverser la moitié de mon déca.

Et puis, on ne revît plus Karine. Elle s'évapora du jour au lendemain, tout simplement. Elle avait probablement démissionné. Sans doute avait-elle été victime du turn-over ou d'un burn-out. Mais le bruit courait qu'elle avait peut-être bien mis fin à ses jours. Le box voisin du mien ne resta pas longtemps inoccupé. Il était courant que des employés disparaissent, pour être immédiatement remplacés par de plus dociles zombies, eux aussi criblés de dettes. Tôt ou tard j'allais finir comme eux.


Elle souriait, ou plutôt, elle montrait tristement les crocs. Rien à voir avec ce sourire qui élargissait son visage à demi-éclairé, lorsqu'elle arrachait des doigts d'un client endormi sur le bord de la scène, un billet maladroitement roulé ou une sèche à moitié consumée. Mais ce qui me frappa de suite, le jour où je lui rendis visite, c'était à quel point Sam avait maigri. Ses pomettes s'étaient creusées, son teint avait blêmi. Elle nageait dans son fameux T-shirt "IF THE APOCALYPSE COMES, FUCK ME!". J'avais les larmes aux yeux. Les siens flottaient, erraient d'un bord à l'autre du cadre de sa chambre miniature, sans jamais se poser, se fixer sur un point précis. Avec ce qu'on lui refilait, elle devait déjà se trouver ailleurs. Nous ne recommencions à peu près à communiquer qu'à travers une minuscule brêche dans la forteresse de silence que ses drogues et ma douleur avaient peu à peu forgé. Par ce petit trou, je pus entrapercevoir, l'espace d'une seconde, la jeune femme fatale, fougueuse, intelligente et sensible que j'avais idéalisée, pin-up cabossée à la flamboyante chevelure, chevauchant une dildo-torpille aussi loin que le vent la porterait.
Sans être totalement surpris, je ne savais pas précisément dans quel contexte elle avait échoué ici. Peut-être avait-elle été internée sur décision de justice. Entre ça et la taule... Je n'en avais aucune idée. Sa fureur, trop longtemps contenue, avait fini par suivre sa propre voie. Elle avait essayé de m'insuffler cette force qu'elle n'avait jamais pu déceler en elle-même. Sa réponse la plus sensée, la seule qu'elle avait pu trouver aux aliénations d'un monde insensé, était la psychose. Les maladies mentales n'existent que parce qu'il est impossible, si l'on est tant soit peu attentif à ce qui nous entoure, de ne pas devenir cinglé, au sens clinique du terme.
"Qu'est-ce qui s'est passé, Sam?
- Oooh merde fous-moi la paix... Alors même ici faut qu'tu viennes me surveiller?
- C'est Sharpe, hein? Dis-moi?
- Ca change quoi, que ce soit lui, ou un autre... Les mecs, c'est un penchant naturel chez vous de tout salir, tout polluer. Vous ne savez que prendre. Vous nous prennez, prennez encore. Alors on commence à donner, à se débarrasser de tout avant que vous puissiez nous en dépouiller. Comme ça. Allez-y les gars, c'est gratos! Ainsi, nous pouvons prétendre n'en avoir rien à foutre. Que ça ne nous blesse pas, que ça ne nous atteint jamais. Mais qu'en est-il réellement, au fond? Vous n'en savez foutre rien... Casse-toi. Tu me sers à que dalle.
"
Elle dit: "Rien ne te retient ici. Mûris-ça. Souviens-toi-en. Garde-le à l'esprit."
Elle dit: "Moi je ne suis pas là pour rester, tu sais."

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